JOHNNESBURG, 7 avr (IPS) – Durant la journée, elle se cachait dans les champs. La nuit, elle dormait dans la brousse ou avec des chèvres dans des enclos pour le bétail.
Plaxedes, un agent électoral pour le parti de l'opposition, le Mouvement pour le changement démocratique (MDC), se cachait pour les 'Green Bombers' (Bombardiers verts), la redoutable milice du Zimbabwe. Lorsqu'ils l'ont retrouvée, ils l'ont tabassée. Ils l'ont fait ramper jusqu'à ce que les os de ses genoux soient visibles à travers sa peau déchirée.
Ensuite, trois hommes l'ont conduite de force à une base de torture bien connue sur les collines. Là, ils l'ont violée plusieurs fois. Sa voix s'est brisée lorsqu'elle a dit ce qui s'est passé après : "Ils ont fait un grand feu et ont pris des fils de fer chauds pour me brûler les parties intimes".
Plaxedes et d'autres femmes zimbabwéennes violées par la malice racontent leur histoire dans un documentaire émouvant dont la première sortie a eu lieu la semaine dernière à l'Université Wits à Johannesburg, suivie d'un débat public.
L'événement relançait une initiative prise par l'Institut de Wits pour la recherche sociale et économique (WISER) pour rompre le silence en Afrique du Sud sur des violations massives des droits humains basées sur le genre — le viol des gangs et la torture sexuelle, en termes simples — se déroulant au Zimbabwe voisin.
"Nous devons faire pression sur nos institutions des droits humains et nos universitaires pour qu'ils luttent contre ce qui se passe actuellement au Zimbabwe", a indiqué Sheila Meintes, un membre de la Commission sud-africaine sur l'égalité de genre et professeur d'études politiques à l'Université de Wits.
Le Zimbabwe est en proie à de violentes agitations politiques depuis que les élections parlementaires de 2000 ont menacé le monopole du parti, ZANU-PF, au pouvoir depuis 20 ans. Le gouvernement a riposté par une répression et une militarisation croissantes.
Des groupes de défense de droits ont établi de graves violations des droits de l'Homme, une torture systématique et la naissance d'une milice de jeunes soutenue par l'Etat qui terrorise la population dans une impunité.
Dans la période violente qui a précédé les élections législatives partielles d'il y a quelques jours à Hararé, la capitale du Zimbabwe, des histoires d'abus sexuels ont éclaté après que l'armée, la police et la milice eurent effectué une descente dans les townships. Deux femmes ont été violées sous la menace des canons de fusils. Des femmes ayant la cinquantaine ont été violées avec leurs mères plus âgées. Des patrons dans des night-clubs ont été forcés à avoir des rapports sexuels non protégés entre eux sous la menace d'un revolver. Leurs histoires rappellent celle de Plaxedes, mais dans un milieu urbain. De telles rumeurs font penser à un nouveau type de violence sexuelle.
Tout au long de l'année 2000 et au début de 2001, des organismes de défense des droits comme Amnesty International, Danish Physicians for Human Rights (Médecins danois pour les droits de l'Homme) et d'autres ont rapporté une torture répandue des partisans de l'opposition. Près de 40 pour cent des victimes étaient des femmes. Elles étaient passées à tabac, déshabillées complètement, tournées en dérision et humiliées, mais quelques cas de viol et d'abus sexuels ont été rapportés.
Après mai-juin 2001, le viol et l'abus sexuel des femmes sont devenus plus courants et plus brutaux. Généralement, ils se passent devant la famille et les voisins. En conséquence, toute la communauté subit des tortures psychologiques.
"La milice déchire le tissu social", a déclaré Tony Reeler, défenseur régional des droits humains travaillant à l'Institut pour la démocratie en Afrique du Sud.
Des personnes âgées sont humiliées, des adultes sont battus et torturés, et des femmes sont violées devant des maris, des parents, des enfants et des voisins.
Une femme dans le film a été violée devant son mari, bâillonné, et les yeux bandés. Quelques jours plus tard, la milice a mis le feu à leur hutte, l'attachant de fils de fer tout autour pour éviter toute fuite. Elle a coupé les fils de fer avec des tenailles et la famille a fui au milieu des flammes et de la fumée, mais le mari est tombé dans un puits et s'est noyé.
"L'humiliation, la souffrance et la terreur infligées par le violeur sont destinées à dégrader non seulement la femme, prise individuellement, mais à déshumaniser le plus grand groupe dont elle fait partie", a indiqué un rapport de Human Rights Watch sur la violence sexuelle pendant le génocide rwandais de 1994.
Les rapports en provenance du Zimbabwe laissent croire que l'utilisation de la violence sexuelle contre les femmes fait partie d'un programme planifié comme en Bosnie ou au Rwanda, a affirmé Reeler.
En gros, la guerre civile engendre quatre sortes de viol. L'un est le génocide, comme dans les Balkans, où l'intention est de supprimer un groupe ethnique ou politique.
Le viol politique punit des individus, des familles ou des communautés qui ont des opinions politiques différentes et provoque la peur en leur sein. Le viol opportuniste se produit lorsque la milice perd le contrôle, assurée de l'impunité.
Le concubinage forcé implique de jeunes filles enrôlées de force pour laver, cuisiner et travailler comme porteuses ou comme objets de plaisir. Ceci était fréquent parmi des rebelles de la RENAMO pendant la guerre civile du Mozambique qui a duré 17 ans, et est en hausse au Zimbabwe depuis juin 2000, où les Green Bombers se sont fermement ancrés dans les communautés.
Les trois dernières formes de viol sont présentes au Zimbabwe.
"Cette maltraitance des femmes est reproduite dans chaque conflit", selon Meintes.
Human Rights Watch confirme cela. "A travers le monde, la violence sexuelle est systématiquement dirigée contre les femmes pendant des situations de conflit armé".
Ce qui est nouveau dans la dernière décennie est la démarche pour criminaliser l'utilisation du viol comme une arme de guerre. Le Zimbabwe pourrait devenir le prochain cas historique. Déjà, l'Association internationale des barreaux a demandé des poursuites contre le président Robert Mugabe pour crimes contre l'humanité à la Cour pénale internationale.
Dans une décision qui fait date, destinée à ne pas ignorer le viol comme un crime de guerre, le Tribunal pénal international pour l'ancienne Yougoslavie va poursuivre les auteurs de viol. Le tribunal sur le Rwanda a explicitement pleins pouvoirs pour poursuivre le viol comme un crime contre l'humanité et une violation des Conventions de Genève.
Le droit international condamne le viol et d'autres formes de violence sexuelle comme crimes de guerre. Les Conventions de Genève de 1949 l'ont fait et ont été plus tard renforcées par le Protocole II, qui étend la protection aux victimes de viol, de prostitution forcée ou d'attentat à la pudeur pendant un conflit.
Le problème est que plusieurs femmes ont tendance à taire le viol et la violence sexuelle à cause de la vulnérabilité économique, sociale, de la disgrâce, de la honte et de la peur.
Au Zimbabwe, les femmes violées sont, comme Plaxedes, les plus vulnérables, les plus pauvres, des illettrées et des sans-emploi. "Leur chance d'exiger leurs droits est nulle", a souligné Reeler.
Plaxedes a dû fuir la zone. Sa mère s'occupe de ses enfants en bas âge..
"Quand cela va changer, tu récupéreras tes enfants", a indiqué sa mère.
Tina Sideris, une activiste et chercheuse sud-africaine sur la violence basée sur le genre, également fondatrice de Masiskumeni, une organisation non gouvernementale (ONG) dans la province du Mpulanga, s'inquiète des conséquences de la maltraitance généralisée des femmes dans la reconstruction d'après-guerre.
"Les programmes d'après-guerre ne traitent pas des questions de genre", estime-t-elle.
Ceux-ci vont de l'apport de soutien à de milliers de rescapées de viol jusqu'à l'aide aux soldats démobilisés et aux guérilleros qui ramènent chez eux, comme bagage, leurs attitudes violentes du temps de guerre.
Dans la guerre, à travers des attaques, la destitution et le déplacement, plusieurs hommes perdent le sentiment qu'ils sont ceux qui subviennent aux besoins de la famille. D'autres, comme les soldats, les guérilleros ou les miliciens, perdent leur sens de responsabilité envers la famille et la communauté.
Sideris se demande si ces facteurs entraînent un accroissement de la violence domestique une fois que le conflit est terminé et pointe un doigt accusateur sur l'incapacité des institutions à traiter des changements liés au genre pendant et après le conflit.
Sideris est également préoccupée par le silence de l'Afrique du Sud à l'égard de son voisin. "J'entends plus de débats sur l'Irak que sur le Zimbabwe, sur le viol des femmes en Bosnie que sur le viol des femmes au Mozambique et au Zimbabwe", affirme-elle.
Résumant la discussion, Sheila Meintes a déclaré : "La plume est plus puissante que l'épée. Les universitaires peuvent écrire des papiers, des lettres aux journaux et aux politiciens. Commençons bien dès maintenant".

