LOME, 10 mars (IPS) – La récession économique en Afrique de l'ouest, consécutive à la crise que traverse la Côte d'Ivoire, a un effet négatif sur les activités commerciales des revendeuses de pagnes du Togo appelées "Nana Benz". Le secteur de la vente de pagnes ou tissus imprimés, qui connaissait déjà des moments difficiles depuis quelques années, est en perte de vitesse.
Les Nana Benz font face à une récession économique qui ne cesse de prendre de l'ampleur. L'année 2002 s'est achevée dans la catastrophe pour ces revendeuses de pagnes à cause de la crise politico-militaire qui a commencé en Côte d'Ivoire le 19 septembre. "Les clients de la Côte d'Ivoire ne viennent plus si bien que nos chiffres d'affaires ont beaucoup baissé à la fin de l'année 2002", confie Evelyne Trénou, secrétaire générale de l'Association des revendeuses de pagnes du Togo. Vingt pour cent de leur clientèle venaient de ce pays d'Afrique de l'ouest plongé dans cette crise profonde depuis plus de cinq mois. "Les Ivoiriens consomment énormément de pagnes, mais les clients ivoiriens ne viennent plus à Lomé depuis le début de la crise dans leur pays et cela a joué sur nos chiffres d'affaires qui ont baissé d'environ 40 pour cent", indique Ayaba Mensah-Sivomey, fille de la présidente de l'association.
Selon Trénou, une crise économique sévissait dans la sous-région ouest-africaine avant le problème ivoirien, principalement au Togo où le pouvoir d'achat de la population ne cesse de se dégrader. "La crise ivoirienne n'a fait qu'aggraver la situation", explique Florence Barrigah, revendeuse de pagnes au grand marché de Lomé, la capitale togolaise. Mensah-Sivomey avoue que les choses deviennent de plus en plus dures. Elle, qui travaille avec sa mère depuis quatre ans, révèle qu'en plus des conséquences de la crise en Côte d'Ivoire, marquées par la mévente, certains de leurs clients du Bénin ou du Nigeria ne viennent plus souvent à Lomé parce qu'ils rencontrent des difficultés liées au transit. "Les impôts et la Taxe sur la valeur ajoutée (TVA) s'y ajoutent et c'est énorme", se plaint-elle.
Les revendeuses de pagnes du Togo craignent aussi, pour cette année, des augmentations des prix de cession du pagne de la part de leur fournisseur principal, la société hollandaise Vlisco. Ce qui pourrait entraîner une hausse sur les prix de vente que leur clientèle trouve déjà élevés.. Pour l'instant, Le prix de vente aux clients varie selon les pagnes : le "super Wax" est vendu à 45.000 francs CFA (environ 75 dollars US) la demi-pièce qui fait 4,50 mètres; et le "Wax hollandais" coûte 30.000 FCFA (environ 50 dollars US). La situation actuelle risque de provoquer une crise de vocation au sein de la corporation des Nana Benz. "Je crois que c'est la dernière génération de Nana Benz; moi-même, j'envisage de changer de branche", affirme Trénou.
"On est trop stressé, on achète jusqu'à 50 millions de FCFA de marchandises (environ 83.300 dollars US), il faut les écouler dans le mois pour pouvoir en acheter le mois suivant". Avant la crise, les revendeuses écoulaient leurs stocks en un mois. Mais, depuis le début de la crise en Côte d'Ivoire, elles mettent jusqu'à trois mois avant de les écouler. Conséquence : les dames passent de moins en moins de commandes, affirment plusieurs d'entre elles. "On n'a pas d'issue", souligne Mensah-Sivomey, titulaire d'un diplôme de commerce obtenu dans une école française. Elle aimerait bien rester dans le secteur de la vente des pagnes "car le pagne est une passion et j'ai grandi dans ce milieu. Ma grand-mère a vendu des pagnes, ma mère le fait", dit-elle.
"Ce sera vraiment dommage que tout s'arrête maintenant, c'est pourquoi on essaie de se réorganiser, on essaie de voir d'autres horizons", déclare-t-elle. Elle se bat aux côtés de sa mère qui est toujours en activité et des autres revendeuses pour redorer le blason d'une corporation jadis respectée et puissante financièrement.
Les revendeuses de pagnes étaient très riches et très célèbres au Togo entre les années 1960 et 1980. Elles jouaient un rôle important dans l'économie togolaise. Les Nana Benz ont été les premières à introduire, dans les années 1960, les voitures de grosses cylindrées de marque allemande 'Mercedes Benz' au Togo alors que l'Etat togolais n'avait pas encore ces véhicules dans son parc automobile. D'où leur nom Nana Benz.
La crise socio-politique que traverse le Togo depuis le début des années 1990 et la dévaluation du franc CFA ont constitué un frein à la vente de pagnes dans ce pays d'Afrique de l'ouest peuplé de 4,6 millions d'habitants dont 72,1 pour cent vivent sous le seuil de pauvreté avec moins d'un dollar par jour.
Le déclin du commerce des pagnes, les fameux "Wax hollandais", s'est accentué avec l'apparition, sur les marchés ouest-africains, des pagnes d'imitation vendus à bas prix. Les pagnes d'imitation vendus moins chers viennent notamment du Nigeria et des pays d'Asie. "Il est vrai que le moral est au plus bas dans le marché et c'est dur pour nous, mais nous ne perdons pas espoir", affirme Barrigah. Pour l'instant, les revendeuses de tissus continuent par faire des stocks dans l'espoir que la situation redeviendra normale en Côte d'Ivoire. "Nous avons des dessins imprimés sur des pagnes destinés à la Côte d'Ivoire, qui continuent par nous parvenir alors que les clients ivoiriens ne viennent plus à Lomé", ajoute Mensah-Sivomey.

