Nicolas de Rivière est Président du Conseil de sécurité pour le mois de juin 2020 et Représentant permanent de la France auprès de l’Organisation des Nations unies à New York.

New York, le 31 juillet 2020 (IPS) – « Concilier les exigences de l’idéal et les possibilités du réel » : ainsi résumait Georges Bidault, Ministre des Affaires étrangères et chef de la délégation française à la conférence de San Francisco, l’objectif que poursuivaient les rédacteurs de la Charte des Nations Unies. Sur les cendres encore vives de la Seconde Guerre mondiale, les pères d’une Organisation chargée de développer des relations amicales entre les nations, de promouvoir les droits de l’Homme et le progrès économique et social étaient moins utopistes que visionnaires. Ils avaient compris que la communauté des Etats devait se doter d’une constitution commune. Les conflits, les crises et les bouleversements l’ont éprouvée ; mais sa résilience et sa force ont modelé la structure même des relations internationales contemporaines.

La Charte nous rassemble. Les Nations Unies y sont définies comme « un centre où s’harmonisent les efforts des nations », où chaque membre est traité en égal par-delà les différences sociales, économiques ou politiques. Avec le quadruplement du nombre de contractants depuis les origines, la Charte devenue universelle exprime réellement les valeurs et les aspirations de l’Humanité. C’est pourquoi la France attache autant d’importance à ce que la diversité, culturelle, juridique, linguistique soit dûment reflétée au sein de l’Organisation, dans son personnel comme dans son fonctionnement : l’ONU a la charge, lourde mais noble, d’assurer la participation de tous les peuples à la discussion internationale. Comme le révèle la grande consultation en cours dans le cadre des commémorations du soixante-quinzième anniversaire, 95% de nos contemporains croient que seule la coopération internationale permettra de répondre aux défis d’aujourd’hui et de demain. Encore faut-il qu’elle reflète leur voix.

La Charte est le sommet d’un ordre international fondé sur le droit : son article 103 lui confère une primauté sur les autres instruments juridiques internationaux. Lors des négociations les plus difficiles, elle reste le cadre de référence, et le précieux livret bleu n’est jamais bien loin. Elle oblige les Etats comme les organes principaux des Nations Unies. Le Conseil de sécurité exerce ainsi sa responsabilité de garant du maintien de la paix et de la sécurité internationale dans le cadre strict de la Charte, lorsqu’il décide de mesures de lutte contre la prolifération des armes, crée des opérations de maintien de la paix, autorise la délivrance d’aide humanitaire transfrontière en Syrie ou réfère des situations à la Cour pénale internationale. Ces décisions doivent être respectées par tous les Etats membres, conformément à l’article 25 de la Charte.

La Charte nous protège. La pandémie de COVID-19 est une sonnette d’alarme pour le multilatéralisme, car le virus ne connaît pas de frontières, et personne n’est épargné. La nature globale et transversale de la crise sanitaire désigne logiquement l’ONU, seule enceinte véritablement universelle et multisectorielle, pour y répondre.

La conviction profonde de la France est que chaque fois que nous acceptons que la résolution de crises internationales se déroule hors du cadre multilatéral, le chaos menace de l’emporter. C’est aujourd’hui en particulier le cas au Moyen-Orient où le risque d’embrasement n’a jamais été aussi fort. Alors que les populations civiles n’ont déjà que trop souffert du fléau de la guerre et du terrorisme, nous avons plus que jamais besoin d’empêcher un engrenage militaire et mettre fin aux graves violations des droits de l’Homme et aux catastrophes humanitaires qui se poursuivent, dans cette région comme dans d’autres parties du monde.

Joseph Paul-Boncour, ancien Premier ministre et membre de la délégation de la France, signant la Charte des Nations Unies au Veterans War Memorial Building, San Francisco, États-Unis, 26 juin 1945. Crédits: UN Photo/McCreary

Ainsi que l’évoquait le Président Macron dans son discours du 24 septembre dernier devant l’Assemblée générale, il nous revient dans un monde devenu multipolaire de réinventer un « multilatéralisme fort », par opposition à la tentation du repli national. C’est portée par cette conviction que la France a lancé l’année dernière, avec l’Allemagne, une Alliance pour le multilatéralisme, cadre souple réunissant les pays de bonne volonté désireux de promouvoir à la fois la méthode multilatérale et des initiatives concrètes dans différents domaines, qui illustrent l’importance de celle-ci.

Pour être fort, ce multilatéralisme que nous incarnons ici à New York doit être efficace. Il doit s’atteler sans délai aux plus grands défis de notre temps, qui sont tous mondiaux : le réchauffement climatique, la santé et la sécurité alimentaire, la protection de la biodiversité, le terrorisme, la prolifération des armes de destruction massive, les inégalités, les migrations, les violations massives du droit international humanitaire et des droits de l’Homme, ou encore les nouveaux défis posés par la technologie. La Charte, dans sa profonde modernité, fixait comme but, il y a soixante-quinze ans, de réaliser la coopération internationale en résolvant les problèmes internationaux dans tous ces domaines. La France est force d’initiative pour mobiliser la communauté internationale sur ces enjeux, que ce soit en lançant le One Planet Summit avec les Nations Unies et la Banque mondiale ou en co-organisant prochainement le forum Génération Egalité, vingt-cinq ans après la conférence de Pékin. Face aux enjeux mondiaux, la coopération internationale est la seule voie possible ; si nous n’avançons pas, nous reculerons.

La Charte fonde notre action collective. Elle offre à la fois une méthode, des règles et des outils. Elle consacre la négociation comme principale voie. Les principes qu’elle édicte, et en particulier l’universalité des droits de l’Homme, ne sont pas négociables. Elle fournit plusieurs moyens d’action, parmi lesquels les opérations de maintien de la paix et les sanctions internationales. Les prérogatives spécifiques qu’elle confère à certains membres ne doivent pas être reçues comme des licences mais comme des responsabilités. C’est pourquoi la France, avec le Mexique, a dès 2013 appelé à une suspension du veto en cas d’atrocités de masse sous la forme d’un engagement politique, volontaire et collectif des cinq membres permanents du Conseil de sécurité. A ce jour, cent-cinq Etats membres ont rallié cette initiative.

La Charte n’empêche en rien la modernisation nécessaire de l’Organisation, qui n’a au contraire cessé de se réinventer. Le décloisonnement des différents piliers et composantes de la galaxie onusienne, telle qu’elle apparaît dans la vision « Unis pour l’action », est nécessaire à la poursuite des objectifs de développement durable de l’Agenda 2030. Les efforts entrepris en ce sens, en particulier la triple réforme engagée par le Secrétaire général (réforme de l’architecture de paix et de sécurité, réforme du développement et réforme de la gestion), doivent être appuyés. Chacun des principaux organes doit y prendre sa part en optimisant ses travaux.

Edifice robuste ayant résisté à l’épreuve du temps, la Charte peut toutefois être amendée pour mieux refléter les réalités du monde contemporain. La France souhaite à ce titre que le Conseil de sécurité soit élargi, comme ce fut une première fois le cas en 1963 afin de tenir compte de l’émergence des nouvelles puissances et permettre une présence renforcée du continent africain.

Depuis soixante-quinze ans, la Charte est notre plus grand dénominateur commun. Sa pertinence demeure inaltérée. Tantôt foyer, tantôt rempart, elle permet la poursuite d’un idéal de paix et de prospérité, vers lequel nous devons tendre, avec modestie mais aussi courage. Il nous incombe d’en transmettre les valeurs et les promesses aux prochaines générations.

Cet article a été publié par UN Chronicle le 26 juin 2020.