LISBONNE, 14 jan (IPS) – La mort du président de la Guinée-Bissau, Malam Bacai Sanhá, pourrait marquer le début d’une reprise des soulèvements militaires qui ont marqué d’un sceau caractéristique l'instabilité de la vie politique de ce petit pays d’Afrique de l’ouest.
Sanhá, qui est décédé le lundi 9 janvier à Paris, était l'un des rares héros survivants de la lutte de libération contre l'armée coloniale portugaise. Cela lui a permis de jouer un rôle de médiateur dans les disputes fréquentes pour le pouvoir en Guinée-Bissau, qui a obtenu son indépendance en 1974. Dans le plus récent soulèvement militaire, survenu le 26 décembre 2011, des rebelles dirigés par le commandant de la marine, le contre-amiral José Americo Bubo Na Tchuto, ont tenté d'assassiner le Premier ministre Carlos Gomes Junior et le chef des forces armées, le général Antonio Indjai. Depuis son lit de malade à l'hôpital militaire Val de Grâce, à Paris, où il a été admis le 24 novembre 2011, Sanhá a exercé son influence à travers une déclaration enregistrée; les rebelles ont été emprisonnés et la tentative de coup d’Etat a avorté. L'opinion générale des analystes au Portugal est que la mort de ce chef d'Etat met au premier plan, une fois encore, des inquiétudes concernant la stabilité de la Guinée-Bissau. La stabilité du pays est maintes fois menacée par des officiers de l’armée qui sont d'anciens guérilleros pour le Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), et qui, 22 ans après la naissance de la démocratie multipartite, refusent toujours d'accepter ses règles. L’Etat de droit a été encore moins respecté au cours de la dernière décennie, pendant laquelle la Guinée-Bissau est devenue, en pratique, le premier narco-Etat d'Afrique, selon des experts. Des trafiquants de drogue sud-américains ont installé des sièges opérationnels et des cachettes sûres dans son territoire, indiquent des analystes, comme une plaque tournante pour les envois de cocaïne en transit vers les pays de l'Union européenne (UE). Ils affirment que des militaires, des juges, des policiers et des politiciens sont de connivence avec les trafiquants et ont permis aux côtes peu surveillées dans ce pays de 36.125 kilomètres carrés et de 1,5 million d’habitants, de devenir l'escale principale pour la cocaïne entre son point d'origine dans la région andine d’Amérique du sud et sa destination au Portugal et en Espagne, dont les côtes constituent la frontière sud-ouest de l'UE. Pour les seigneurs de drogue d'Amérique du sud, la Guinée-Bissau est un paradis. La plupart d'entre eux, expliquent les experts, sont des Colombiens qui apprennent rapidement le portugais, en raison de sa similitude avec l'espagnol, et des Brésiliens, qui se sentent chez eux dans ce pays avec lequel ils partagent une langue. L’autre facteur favorisant l'impunité dont jouit ce crime organisé est la violence qui a toujours prévalu dans ce petit pays situé entre le Sénégal et la Guinée, que la Banque mondiale classe parmi les 10 nations ayant la pire qualité de vie, aux côtés du Tchad, de l'Ethiopie, du Rwanda, du Niger, de Madagascar, du Bangladesh, du Burundi, du Laos et du Pakistan. Dans ce contexte, Sanhá, élu président en 2009 pour un mandat de cinq ans, était considéré comme une sorte de “réserve morale” de la nation. Dans sa jeunesse, Sanhá avait pris les armes en tant que bénévole dans la guerre d'indépendance contre le Portugal, sous le commandement d'Amilcar Cabral, le fondateur du PAIGC, qui était considéré comme le père de la nation. Il a combattu l'armée portugaise dans une guerre sanglante qui s'est terminée par la déclaration unilatérale de l'indépendance de la Guinée-Bissau en 1973, reconnue par Lisbonne un an plus tard, après la “révolution des œillets” dans laquelle des capitaines de l'armée ont renversé la dictature qui gouvernait le Portugal depuis 1926. Fernando Ka, le président de l'Association guinéenne pour la solidarité sociale (AGSS), qui fournit un support pour des communautés de migrants guinéens à l'étranger, a déclaré à IPS que les violences chroniques, qui caractérisent la Guinée-Bissau, pourraient réapparaître désormais, non seulement à cause de la lutte pour le pouvoir, “mais comme conséquence de l'immense corruption de la classe politique, qui devient de plus en plus riche”. Selon Ka, un avocat et activiste ayant la double nationalité guinéenne et portugaise, “tant que le pays manque d'une réelle politique de développement qui génère de la richesse pour une population appauvrie aux extrêmes inimaginables, nous ne pouvons pas être surpris par la prolifération des mafias internationales avec des partenaires locaux et la prolongation conséquente d'une violence apparemment sans fin”. En effet, la Guinée-Bissau a connu beaucoup de violences, de coups d’Etat, de soulèvements échoués et d'instabilité dans les services armés depuis 1980 lorsque l'armée, commandée par João Bernardo Vieira, le légendaire “Comandante Nino” (Commandant Nino) de la guerre d'indépendance, avait renversé le président d’alors, Luis Cabral.

