BURKINA FASO: Mutineries et revendications violentes, une menace pour la démocratie

OUAGADOUGOU, 25 avr (IPS) – Innocent Kiemdé, vendeur dans un kiosque à café, accueille le gouvernement de 29 membres – contre 39 pour le précédent – formé par le nouveau Premier ministre burkinabè, Luc Adolphe Tiao, comme un pas positif, mais il demande surtout une baisse des prix des produits de base.

“Il faut que le gouvernement diminue les prix des produits de première nécessité s’il souhaite un réel apaisement car il y a une profonde fracture” dans le pays, déclare Kiemdé à IPS. Comme plusieurs autres petits commerçants de Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, Kiemdé a perdu aussi son kiosque lors de la dernière manifestation violente des soldats qui ont pillé des magasins, emporté des biens, le 14 avril, 2011, pour exprimer des revendications sociales.

Ce 14 avril, ce sont des soldats de la garde présidentielle qui ont manifesté, provoquant des scènes de chaos dans la capitale où des militaires d’autres garnisons les ont rejoints. Ils revendiquaient des primes de logement et une indemnité journalière d’alimentation de 1.500 francs CFA (environ trois dollars) par jour.

Lors de l’une de leurs nombreuses mutineries, les soldats burkinabè avaient exigé et obtenu la libération de plusieurs de leurs camarades qui avaient été jugés et emprisonnés pour des questions de mœurs.

Selon René Bagoro, secrétaire général du Syndicat des magistrats burkinabè, cette façon de manifester pour avoir gain de cause fait peser des menaces sur institutions démocratiques du pays.

“Ces mesures qui ont cherché à calmer les militaires, à calmer les fusils plutôt qu’à aller dans l’intérêt de l’Etat de droit, ne faiblissent pas seulement la justice, mais l’Etat de droit. Parce que dans un Etat de droit, l’élément essentiel, c’est la soumission de tous à la règle de droit”, souligne Bagoro. De leur côté, pour exprimer leur mécontentement après les pertes de leurs marchandises emportées et de leurs outils de travail saccagés par les soldats mutins, des commerçants ont pillé et incendié, peu après, le siège du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), le parti au pouvoir, mais aussi des véhicules au parlement et un palier du ministère du Commerce.

“Je comprends la colère des commerçants car la plupart des petits commerçants ont tout perdu et certains ne pourront plus jamais s’en remettre”, explique à IPS, Rasmané Kologo, le président de l’Association des petits commerçants pour le développement et pour la lutte contre la pauvreté.

Pour Luc Marius Ibriga, professeur de droit à l’Université de Ouagadougou, la situation d’ensemble est exacerbée par la précarité dans laquelle vit la population.

Le rapport du développement humain des Nations Unies de 2010 place le Burkina à la 161ème place sur 169 pays, avec plus de la moitié de la population qui vit avec moins d'un dollar par jour.

“Il y a un fond d’exaspération et une situation de pauvreté généralisée qui font qu’aujourd’hui tout le monde tire le diable par la queue alors qu’en face, il y a une ostentation, une certaine arrogance que les dignitaires du régime affichaient ces derniers temps”, affirme Ibriga à IPS.

“Combien de fois vous a-t-on dit que vous pouviez courir et que cela n’allait rien changer… Donc il y a monolithisme et absence d’écoute des besoins sociaux, ce qui fait qu’à terme, tous les relais qui existaient et qui pouvaient amortir les chocs, sont inopérants”, ajoute Ibriga, se référant aux nombreuses marches sans résultat de la Coalition contre la vie chère et l’impunité.

La coalition composée de syndicats a été créée au lendemain des émeutes contre la vie chère en 2008, qui ont secoué plusieurs pays dont le Burkina Faso, suite à la brutale augmentation des produits de première nécessité partout dans le monde. “Nous disons que véritablement, il y a des mesures énergiques à prendre pour soulager les consommateurs, qu’ils soient salariés ou pas”, souligne Tolé Sagnon le président de la coalition, indiquant qu’ils ont toujours mobilisé les Burkinabè pour renforcer le processus démocratique et lutter contre l’impunité.

La Coalition contre la vie chère et l’impunité exige le retrait de la taxe de développement communal (TDC) qui concerne les cycles et les véhicules et qui varie entre 2.000 et 7.000 FCFA (entre quatre et 15 dollars). Elle exige aussi l’annulation de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) sur les prêts bancaires et la nouvelle tarification des actes médicaux, qui passe au double ou au triple selon les services.

Pour sa part, un soldat mutin qui a requis l’anonymat, explique à IPS: “Peut- être que ce n’était pas la bonne manière avec les armes, mais beaucoup parmi nous ont des problèmes sociaux et ne savent pas à quel saint se vouer”.

Pour résorber le problème au sein de l’armée, le président Blaise Compaoré s’est octroyé le ministère de la Défense.

“La question des militaires tient compte de la situation où on a cru qu’en caressant dans le sens du poil et en permettant à la haute hiérarchie de se beurrer, on pourrait avoir l’armée avec soi. Et la fracture entre la haute hiérarchie et la base a conduit à cette situation”, estime Ibriga.

“On s’est rendu compte que leurs revendications ne sont pas portées par leurs supérieurs pour la résolution de leurs problèmes et, à ce moment, ils passent par des coups de force”, ajoute Ibriga.