LIBYE: L’Union africaine ne sait quoi faire

LE CAP, 23 mars (IPS) – Le samedi (19 mars), les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni ont lancé des attaques sur les systèmes de défense aérienne et d'autres objectifs de la Libye, suite à la Résolution 1973 des Nations Unies.

Les trois pays africains membres du Conseil de sécurité ont voté pour cette résolution, mais une avalanche de critiques a accueilli les frappes aériennes. Avant l’adoption de la résolution du 17 mars définissant une zone d'exclusion aérienne au-dessus de la Libye, l'Union africaine (UA) a brillé par son silence sur le soulèvement contre Mouammar Kadhafi, qui a commencé il y a un mois. Les forces de Kadhafi sont accusées d'attaques aveugles contre des civils, faisant des centaines de morts. Mais dans un communiqué publié le 20 mars, le jour suivant le début des opérations militaires internationales, le Panel ad-hoc de haut niveau de l'UA sur la Libye a indiqué qu'il était opposé à toute intervention militaire étrangère en Libye. “Notre souhait est que l'unité et l'intégrité territoriale de la Libye soient respectées ainsi que le rejet de toute forme d'intervention militaire étrangère”, a déclaré le panel à la suite d'une réunion à Nouakchott, la capitale mauritanienne. Ce panel a été formé à la dernière réunion du Conseil de paix et de sécurité de l'UA à Addis-Abeba, et comprend la Mauritanie, l'Afrique du Sud, le Mali, le Congo et l'Ouganda. “La situation en Afrique du nord nécessite une action urgente afin qu'une solution africaine puisse être trouvée”, a indiqué le président mauritanien, Ould Abdel Aziz. Opération Odyssée Baptisé 'Opération Odyssée', cet assaut militaire a également suscité des critiques de la part de la Russie et la Turquie et même de la Ligue arabe, qui a été d’un grand soutien au début, comme allant au-delà de l'application de la résolution de l’ONU dans la définition d’une zone d'exclusion aérienne. Martin Nesirky, porte-parole du secrétaire général de l’ONU, a confirmé que le Royaume-Uni, les Etats-Unis, l’Italie, la France, le Canada, le Danemark et le Qatar ont tous présenté des lettres à Ban Ki-moon, indiquant leur intention d'attaquer le centre de commandement militaire de Kadhafi puisque ses forces avançaient vers le bastion des rebelles à Benghazi. Dr Paul-Simon Handy, directeur des recherches à l'Institut des études sur la sécurité, basé à Pretoria, affirme que la critique de l'UA “reflète la confusion et montre comment elle traîne les pas”. “Parfois, l'attente de l'UA est trop élevée”, dit-il. “L’organisation dépend des organismes régionaux pour instruire son action”. Handy affirme que là où il n'y a pas une voix forte d'un organisme régional, il est difficile pour l'UA de prendre une position ferme. “Dans le cas de la Côte d'Ivoire, l'organisme s'est appuyé sur la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'ouest pour une action décisive et de leadership. Nous n’apprenons pas cela de l'Afrique du nord”. Onyango Oloo, un analyste politique et blogueur kényan, est moins généreux. “L'UA est tout aussi bonne que ses membres pour que nous nous attendions à une réponse progressiste d’elle, c’est… ambitieux”, a-t-il confié à IPS au téléphone depuis Nairobi. “Je ne suis pas surpris par l’UA, mais déçu”. Oloo dit que les frappes aériennes tuent et blessent des civils innocents et que l’Afrique devrait être catégorique dans sa condamnation de celles-ci. “C'est une invasion motivée par le pétrole”. Il soutient qu’il existe des alternatives aux attaques aériennes. Ecrivant pour le journal en ligne 'Modern Ghana', Dr Michael J. Bokor, a également critiqué franchement cette action approuvée par les Nations Unies. “L'UA s'est opposée à toute opération militaire par des forces étrangères en Libye. Toutefois, malheureusement, la voix de l'UA n'a pas été entendue. La Libye est désormais un triste cas d'une diplomatie mort-née”, écrit-il. “Le fait que les partisans de cette opération militaire internationale n’aient pas respecté la voix ou la position de l'UA sur la crise libyenne laisse un goût amer dans la bouche”. Leadership africain flou Pourtant, l'Afrique du Sud, le Gabon et le Nigeria ont tous voté en faveur de la résolution du 17 mars, qui a été adoptée par 10 voix pour, zéro contre, avec les abstentions remarquables de la Chine et de la Russie. Le président sud-africain, Jacob Zuma, a semblé faire machine arrière dans les remarques faites lundi. “La résolution du Conseil de sécurité devrait être appliquée dans la lettre et dans l'esprit par tous les membres du Conseil de sécurité de l’ONU”, a-t-il dit. “Les opérations visant à faire respecter la zone d'exclusion aérienne et à protéger les civils devraient se limiter uniquement à cela. Elles ne devraient pas nuire ou mettre en danger les civils que la Résolution 1973 cherchait à protéger”. Handy n’est pas impressionné. “La position de l'Afrique du Sud est confuse. Elle ne peut pas se plaindre après de cette résolution”, a-t-il indiqué. “La politique étrangère du pays a été extrêmement confuse et erratique. La gestion de la politique étrangère du pays est une préoccupation”. Bantu Holomisa, leader d'un petit parti d'opposition, a aussi critiqué Zuma, affirmant que son appel pour un cessez-le feu ne peut pas être pris au sérieux. “Il devrait gérer la situation en appelant à une réunion urgente du Conseil de sécurité des Nations Unies pour présenter ses préoccupations et il doit condamner fermement le comportement barbare de ses alliés occidentaux dans le Conseil de sécurité”. Le président ougandais, Yoweri Museveni, également membre du panel de l'UA sur la Libye, a eu des mots durs pour les rebelles libyens: “Je me sentirais gêné d'être soutenu par des avions de guerre de l'Occident, parce que les collaborateurs des intérêts étrangers n'ont jamais aidé l'Afrique”. Réaction de la société civile Oloo veut que la société civile africaine se lève et exige une action des gouvernements. “Nous avons des marches à New York City, mais aucune en Afrique. Nous devons faire partie de la voix mondiale contre l'action militaire. Des civils innocents sont en train d’être tués, nous devons mettre la pression sur nos gouvernements”. La Coalition anti-guerre en Afrique du Sud a appelé à une manifestation urgente contre ce qu'elle a appelé les “bombardements et l’invasion impérialistes de la Libye”. Elle a invité les Sud-Africains à manifester au Cap ce mercredi (23 mars). Paul-Simon Handy dit qu'il observera avec enthousiasme la réunion de haut niveau entre l'UA et l’ONU, prévue vendredi à Addis-Abeba pour voir les recommandations qui émergent. “Qu’est-ce qui suivra et quel sera l'objectif final de l'intervention militaire?”, demande Handy.