NEW YORK, 9 fév (IPS) – Derrière les gros titres relatifs aux forums sociaux de masse et aux violentes manifestations, la lutte contre l'oppression et pour le changement du monde exigent une action soutenue à la base, selon l’activiste kényan pour la justice sociale.
A l’occasion du Forum social mondial (FSM) de cette année qui bat sont plein à Dakar, au Sénégal, IPS a parlé avec Oloo – un écrivain, ancien prisonnier politique et coordonnateur national du FSM de 2007 – de son pays d'origine, le Kenya, des manifestations en cours en Afrique du nord et des mouvements sociaux à travers le monde. Voici des extraits de l'entretien. Q: Quel est votre avis sur les manifestations qui se déroulent à travers l’Afrique du nord? Pourquoi ont-elles lieu maintenant? Et croyez-vous qu'elles pourraient s’étendre à d'autres régions du continent? R: Je suis tout à fait enthousiasmé et inspiré par ce qui se passe en Egypte et en Tunisie. Ces vagues de révolutions, contrairement au matraquage médiatique, sont très différentes d'une théière bouillant partout d’un coup. Ce qui se passe aujourd'hui en Afrique du nord est l'aboutissement de luttes, de victoires et de revers qui ont lieu depuis plusieurs décennies et qui sont le produit de nombreuses contradictions sociales – notamment la déconnexion entre les machinations de l'impérialisme néolibéral et les aspirations populaires pour la démocratie, la justice sociale, la paix et une société meilleure. Ces révolutions, de par leur nature actuelle, ne sont pas des produits fabriqués à partir d’un certain tapis roulant industriel, qui peuvent être exportés “bon gré mal gré” vers d'autres pays. Néanmoins, cette force en exemple devrait servir de catalyseur pour d'autres luttes de la libération nationale en Afrique et au Moyen-Orient. Q: A votre avis, quels sont les mouvements sociaux les plus importants qui se produisent au Kenya en ce moment? R: C'est une question difficile, voire impossible à répondre. D’abord, l’on ne peut pas mettre les mouvements sociaux dans n’importe quelle sorte d’ordre “d'importance” au Kenya. Ensuite, et pour être franc, les mouvements sociaux au Kenya sont encore, dans leur ensemble, très faibles avec beaucoup d'entre eux dans leur stade embryonnaire. Certains d'entre eux ont été capturés par des organisations non gouvernementales (ONG) financées par l'Occident de sorte que leurs programmes sont de simples compléments des priorités de financement de bailleurs de fonds d’Amérique du nord et d’Europe. Néanmoins, je voudrais distinguer 'Bunge la Mwananchi' comme ayant fait d’importantes incursions en perturbant la complaisance du statu quo néocolonial. Q: Quels sont les modèles de développement qui marchent ou les modèles de développement alternatifs dans votre pays, ou en Afrique en général, qui pourraient être transférés à d'autres régions du globe? R: Il y a beaucoup de connaissances indigènes souvent “ridiculisées” par les grands médias occidentaux. Je parle du réservoir de connaissances et de la pratique dans le domaine de la phytothérapie traditionnelle. Au cours de ces dernières années, même le corps médical reconnaît que les pratiques médicales alternatives/traditionnelles ont offert des palliatifs et des approches de santé dans le traitement des maladies et conditions comme les diabètes, les maladies cardiaques, le cancer de la prostate, la tuberculose et le VIH/SIDA. Le Rwanda a montré la voie en matière de paix et de transformation des conflits à travers ses tribunaux 'gacaca' créés au lendemain du terrible génocide au milieu des années 1990. Les fermiers africains, comme leurs homologues d’Asie, ont de meilleures méthodes de préservation de l'écosystème et des connaissances en matière de conservation des semences, par rapport à celles de Monsanto dans le monde. D’après moi, mes compatriotes kényans des peuples parlant le Maa ont démontré une résistance en s'accrochant à leur culture sans devenir des reliques historiques envoyées dans des musées. Des femmes africaines, comme celles de 'Umoja Peace Village' (Village de paix de Umoja), près de Nanyuki, dans le centre du Kenya, ont développé des modèles d'émancipation féministes fermement ancrés dans leur réalité de communautés minoritaires rurales, pastorales, ethniques – un coup pour ceux qui croient que le féminisme en Afrique est l’apanage des femmes petites-bourgeoises des zones urbaines, qui ont un niveau universitaire. Q: Quelle est le meilleur moyen pour les voix des activistes sociaux de se faire entendre et de s'assurer que les idées discutées dans des forums tels que le FSM se traduisent en de vrais changements de politique aux niveaux national et international? R: La meilleure façon de faire entendre leurs voix n'est pas d'attendre des événements annuels et périodiques comme le Forum social mondial. Nous parlons mieux à travers une action politique consciente, unie, concertée et soutenue au niveau local, national et continental. Ce que je dis, en d'autres termes, c’est que les activistes ne devraient pas languir pour les petites phrases éphémères sur CNN, BBC, Al Jazeera ou même, j'ose dire, IPS, mais plutôt écouter leurs propres frères et sœurs leur parler à la maison, dans la communauté locale et dans leurs propres pays pendant qu’ils analysent et s'organisent autour de leurs oppressions et défis spécifiques. Ainsi, quand ils le font à des endroits comme Dakar et Porto Alegre, ce que leurs camarades et compagnons du monde entier entendront sera de puissants échos de leurs propres luttes de retour au pays. Incidemment, je n'ai pas pu me rendre à Dakar cette année parce que je n'ai pas d'argent pour monter dans l'avion pour le Sénégal. Beaucoup d’activistes à travers l'Afrique ont été confrontés à ce défi. C'est un triste rappel des contraintes de classe imposées pour participer à des événements comme le Forum social mondial – quand bien même ils se déroulent sur le même continent que vous appelez la maison.

