NAIROBI, 3 sep (IPS) – Malgré une récolte record de maïs il y a juste quelques mois, plusieurs habitants dans la partie orientale du Kenya sont confrontés à la faim et la famine. Si des greniers dans la région peuvent être pleins, le grain ne peut pas être vendu, encore moins consommé.
“Les gens disent qu’il est contaminé. Les experts gouvernementaux nous ont prévenus qu'il contient des aflatoxines”, a déclaré Judith Mwende du village de Mutomo, dans le district de Kitui, dans l’est du Kenya. Les aflatoxines, localement désignées dans la région par 'mbuka', ont affecté presque tous les habitants de la Province orientale du Kenya. Les aflatoxines sont des sous-produits de champignons toxiques, cancérigènes qui colonisent, entre autres cultures, le maïs et l'arachide. Elles constituent un poison pour les humains et les animaux. Avec des larmes coulant sur ses joues, Mwende rappelle comment elle a perdu sa mère et sa fille il y a six ans. Sur les 123 habitants dans la région, elles n'étaient que les deux personnes qui sont mortes après avoir consommé du maïs contaminé par l'aflatoxine en 2004. “Lorsque nous l’avons récolté, nous pensions que c'était de la nourriture. Nous ne savions pas que c'était du poison. Et maintenant, le voilà de nouveau. Nous avons planté du maïs pour l’alimentation, mais ce que nous avons, c’est quelque chose de toxique dans nos greniers”, a indiqué cette femme d'un certain âge, mère de trois enfants, qui fait partie de plusieurs autres agriculteurs saisonniers dans la région. Mwende ne plante les cultures que lorsque les pluies viennent, et dans cette région, les précipitations ont été insaisissables, après trois ans de sécheresse, il n’a plu dans la région qu’en 2009. La situation critique de Mwende et d'autres agriculteurs comme elle est la raison pour laquelle une femme a décidé d'essayer de trouver un moyen de lutter contre la contamination fongique. Dr Sheila Okoth, une chercheuse kényane, est en train de trouver une solution durable à la contamination fongique et à la production de mycotoxines dans les aliments, y compris les aflatoxines. Elle dirige un projet interdisciplinaire et participatif des agriculteurs sur la Conservation et la gestion durable de la biodiversité souterraine (CSM-BGBD). “Nous évaluons toutes les possibilités en vue d’une méthode localement acceptable et efficace pour maîtriser la contamination”, a expliqué Okoth. Sa quête d’une solution aux contaminations fongiques vient après que les résultats des recherches ont révélé que les pays africains ne disposent pas de technologies rentables qui puissent être utilisées pour réduire le risque d'exposition des humains et des animaux à la contamination par l'aflatoxine. L’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI) a également lancé un projet de recherche visant à trouver des méthodes rentables de lutte contre les contaminations par l’aflatoxine. Selon Dr Clare Narrod, une chercheuse principale à l’institut, il n’existe pas une collecte systématique de données sur l’ampleur de l’exposition ou la prévalence chronique dans les différentes cultures que les humains peuvent être en train de consommer en Afrique. Toutefois, elle note que le Centre pour le contrôle des maladies a estimé que plus de 4,5 milliards de personnes dans les pays en développement sont exposées de façon chronique aux aflatoxines dans leur alimentation. Narrod a ajouté qu'il existe des méthodes et des tests disponibles pour réduire le risque d'intoxication par l’aflatoxine, qui sont en pratique dans beaucoup de pays développés, bien que bon nombre d’entre elles ne soient pas abordables pour les pauvres des pays en développement. “Il existe un certain nombre d'études biologiques sur les options de contrôle qui puissent être plus abordables pour les pauvres, mais la plupart d'entre elles sont expérimentales et il n'y a donc pas eu une grande échelle d'adoption”, a déclaré Narrod. Le projet CSM-BGBD a, à ce jour, trouvé des méthodes de contrôle biologique (un champignon qui se nourrit des champignons qui causent les maladies des plantes) pour lutter contre le champignon Fusarium sp qui provoque l’intoxication alimentaire. “Je dois développer des méthodes de lutte biologique qui seraient plus rentables et durables, en particulier au Kenya”, a indiqué Okoth, qui est actuellement rattachée à l'Université de Stellenbosch en Afrique du Sud grâce à une bourse accordée par le Programme des femmes africaines dans la recherche agricole et le développement. En collaboration avec le Département de phytopathologie de l’université, Okoth étudie les possibilités de développer des lignées de maïs résistant à l'aflatoxine. “Je suis déterminée à participer à la solution à un problème qui rend des agriculteurs pauvres encore plus pauvres”, a-t-elle affirmé. Le projet comprend la collaboration entre cinq institutions au Kenya et 120 fermiers dans les régions agro-écologiques (districts d’Embu et de Taita) démontrant des méthodes alternatives de gestion des fermes. La contamination par l'aflatoxine est un problème fréquent dans le monde. Mais puisque son accumulation dépend fortement des conditions météorologiques actuelles, le poids en Afrique a été renforcé par les changements climatiques. La récolte contaminée par l'aflatoxine de cette année au Kenya a fait suite aux inondations de 2009/2010 qui ont gravement touché la région après trois ans de sécheresse. “Nous ne pouvons pas nous permettre de fuir ces défis. Nous devons nous (attaquer) à eux de front”, a dit Okoth. Ensemble avec des experts sud-africains, Okoth est en train d'identifier des champignons qui peuvent se nourrir des aflatoxines. Si cette expérience marche, elle sera utilisée comme une méthode de lutte biologique pour les champignons vénéneux. “Nous faisons d’importants progrès. Et dans cinq semaines, nous espérons commencer des essais de la méthode de lutte biologique”, a-t-elle affirmé. Elle espère également trouver des techniques post-récoltes idéales pour les agriculteurs locaux. “La chose la plus importante à faire est d'identifier avec précision les champignons, et les facteurs entraînant la domination de la souche toxigénique. Après cela, la prochaine étape consiste à élaborer des procédures de gestion”, a déclaré Okoth. Jusqu'à présent, selon Dr Bandyopadhyay Ranajit, un chercheur à l'Institut international d'agriculture tropicale, le Kenya est le seul pays en Afrique où les gens sont morts à cause de l’intoxication par l'aflatoxine. Pendant que le maïs contaminé est en train d’être détruit par le gouvernement, personne ne veut voir ses grains détruits. Dans le village de Kwamonga à Mwala, au Kenya, Eunice Mutinda manie maladroitement son produit agricole. Elle ne veut pas le vendre à la 'Cereal and Produce Board' (Commission des céréales et produits agricoles) du gouvernement à un prix considérablement réduit. Le gouvernement a voulu acheter tout le maïs récolté contaminé dans la région à au moins la moitié du prix fixé sur le marché, afin de le détruire. Mais c'est quelque chose que Mutinda ne veut pas faire. Ainsi, elle a plutôt mobilisé 38 agricultrices afin qu’elles stockent leurs produits dans un grenier à céréales commun. “Nous avons entendu parler de contamination par l’aflatoxine dans des céréales rencontrées dans notre province. Mais nous ne pouvons pas perdre notre produit avant qu'il soit correctement analysé. Pas après avoir enduré une longue période de famine”, a déclaré Mutinda, se référant à la sécheresse de trois ans qui a suivi les inondations de 2009/2010. (* La version de cet article diffusée le 25 août 2010 indiquait de façon erronée que le Mali et le Kenya sont les plus touchés par l'intoxication par l’aflatoxine et que Felicia Wu a dit qu’on savait peu de choses sur la façon de réduire le risque. L'aflatoxine est un problème très répandu dans le monde, en particulier dans le monde en développement. En outre, il existe de nombreuses technologies disponibles pour affronter le problème. Wu a aussi été identifiée à tort comme une chercheuse à l’IFPRI. Bien qu’elle collabore avec l'IFPRI, elle est en effet un professeur assistant à l'Université de Pittsburgh et a publié de nombreux ouvrages sur la réduction du risque de l'aflatoxine. IPS regrette ces erreurs).

