KENYA: Des femmes pauvres assaillies de tous les côtés par des violences

NAIROBI, 24 août (IPS) – “Ma fille avait à plusieurs reprises essayé de me décrire ce que son beau-père lui aurait fait quand je n'étais pas à la maison”, déclare Wanza*, une mère de 28 ans résidant dans la banlieue de Mathare à Nairobi, la capitale du Kenya.

“Cette nuit-là, je faisais semblant de dormir et le regardais quitter notre lit pour se diriger vers ma fille de huit ans”. Les violences sexuelles sont endémiques dans les banlieues de Nairobi, indique Michael Njuguna. Il travaille dans un centre de santé qui traite des violences basées sur le genre et qui est géré par le groupe humanitaire Médecins sans frontières à Mathare. Les enfants et les femmes constituent la majorité des victimes; les auteurs des violences, presque invariablement des hommes, sont souvent bien connus de leurs victimes. “Dans les bidonvilles du Kenya, le mode de vie pèse sur la plupart des hommes qui sont les soutiens de leur famille”, souligne Alfred Makabira, secrétaire national du réseau 'Men for Gender Equality Now' (Les hommes pour l'égalité des sexes maintenant – MEGEN). “Et quand ils constatent qu'ils ne peuvent pas vivre selon les exigences de la société, ils deviennent frustrés et se déchargent sur les autres personnes qui sont souvent les femmes et les enfants dans leur vie”. Les garçons dès leur jeune âge apprennent à croire que les violences font partie de la masculinité, déclare Makabira; les deux sexes sont également socialisés pour croire que les femmes constituent la propriété des hommes. L’abus de la drogue et de l'alcool – notamment des bières traditionnelles – contribue davantage aux niveaux élevés des violences dans les habitations informelles. La géographie des bidonvilles amplifie l'inégalité des sexes. Un rapport publié en juillet 2010 par Amnesty International, intitulé “L'insécurité et l'indignité: les expériences des femmes dans les bidonvilles de Nairobi”, attire l'attention sur la façon dont le manque d’infrastructures de base telles que les toilettes et salles de bains expose les femmes et les enfants au danger quand ils s'aventurent à utiliser les installations communautaires. A la tombée de la nuit, les 100 ou 300 mètres qui séparent de la latrine la plus proche sont dangereux. “Nous venions de terminer le dîner et il était environ 19h30 quand mon fils de huit ans a quitté notre maison d'une pièce pour aller se soulager. En quelques minutes, un voisin a frappé à ma porte et m’a demandé d'aller chercher mon fils qui avait été sodomisé par un autre voisin”, a confié à IPS, Irene*, une habitante de Mathare. La peur d'être agressé est l'une des raisons pour lesquelles les habitants préfèrent se soulager dans des sacs plastiques, qu'ils jettent ensuite en plein air – ces toilettes volantes tristement célèbres de Nairobi. Beaucoup de femmes racontent leur indignité de se mettre à l’aise ou de se laver dans l’unique chambre qu’elles partagent avec d'autres membres de la famille. Mais les femmes ont dit également que la plus grande menace de violence venait de l'intérieur de leurs propres maisons. D’un air horrifié depuis son lit, Wanza a choisi le silence plutôt que de dénoncer le crime du père de ses deux autres enfants. “J'étais là reculant de dégoût, de douleur et de trahison et regardais l'homme que j'appelle époux violer ma fille. C’était l'épreuve la plus douloureuse, mais j'étais impuissante parce qu'il est le seul soutien de la famille”. En plus du fait d’être souvent dépendantes économiquement des hommes qui les violentent, les femmes pauvres à Nairobi disent qu'il y a peu ou aucune présence policière dans les bidonvilles, et qu'elles ne croient pas que les victimes de viol obtiennent justice auprès du système juridique. Ainsi, bon nombre gardent le silence, de peur de représailles de la part des auteurs. L’amélioration du maintien de l’ordre figure parmi les principales recommandations faites par Amnesty International. Pour aider les victimes de crime à obtenir justice, le rapport recommande également l'amélioration de la sensibilisation à travers l'éducation civique sur les droits juridiques et la fourniture d'une assistance juridique pour soutenir les femmes en quête de justice. Le gouvernement est également encouragé à instaurer des mesures – y compris une attention rapide – qui permettront d'améliorer la confiance du peuple au système judiciaire et le maintien de l’ordre afin qu'il soit plus facile de dénoncer les crimes. Les observateurs reconnaissent que l'indépendance économique des femmes est essentielle pour lutter contre les violences basées sur le genre, soulignant l'importance de la réduction de la pauvreté par l’amélioration de l'accès à l'éducation, à l'emploi, au crédit en vue de la création des entreprises de femmes. Pour Makabira du MEGEN, il est nécessaire de changer l'attitude de la société en transformant la compréhension des rôles entre les sexes. “L'idée centrale est d'éduquer les garçons dès le plus jeune âge sur le fait que la violence contre toute personne n’est pas bonne, et que la définition traditionnelle de ce qui fait un 'homme' dans la société n'est pas la seule alternative, et que même si elles sont physiquement différentes, les filles doivent jouir des mêmes droits et opportunités que les hommes”, déclare Makabira. Il affirme que cela peut être réalisé à travers le fait que les deux sexes travaillent sur la sensibilisation et l'éducation qui changeront la mentalité et feront la promotion des valeurs qui encouragent la communication et l'égalité entre les hommes et les femmes. *Les noms ont été modifiés pour protéger l’identité des personnes.