OUGANDA: Faire profiter le marché communautaire à la femme ordinaire

KAMPALA, 9 juil (IPS) – Le 1er juillet est la date marquant la mise en application du protocole sur le marché commun de la Communauté d’Afrique de l’est.

Mais les femmes de l’Ouganda doivent faire face à plusieurs obstacles avant d’arrivent à profiter du coup de pouce que le protocole donne en vue de la libre circulation des biens, du travail et des capitaux.

L’intégration régionale, qui a commencé avec la signature du protocole de l’union douanière de l’Afrique australe en 2005, a développé des opportunités d’exportations et a augmenté la production au niveau du secteur agricole dominé par les femmes cultivant 80 pour cent des produits agricoles qui sont exportés à travers les frontières.

Elle doit donner aux femmes l’opportunité d’être plus actives en tant que commerçantes, d’augmenter leurs revenus et de réduire la pauvreté. Mais “les femmes, particulièrement celles des zones rurales, ont peu de chances quand il s’agit de faire concurrence au niveau régional”, déclare la directrice exécutive du réseau des femmes africaines de politique économique (AWEPON), Daisy Owomugasho.

“Lorsqu’on pense aux femmes, les défis sont plusieurs fois plus grands que ceux auxquels les hommes font face, tels que l’analphabétisme, l’accès à l’information et au crédit. Si vous ouvrez les frontières et vous pensez faire concurrence à l’échelle régionale, vous mettez les femmes en difficulté. Les femmes ont encore un accès limité au crédit, à l’information et aux ressources”, soutient-elle.

Les économistes indiquent que ces contraintes réduisent la capacité des femmes à profiter de l’intégration régionale. Les politiques communautaires jusqu’à présent, ne renforcent pas l’égalité de participation et de chances entre les femmes et les hommes.

La Communauté d’Afrique de l’est (CAE) est en train d’élaborer le protocole sur l’égalité entre les sexes et le développement, mais, craint Owamugasho, une chose est d’élaborer et autre chose est de mettre en œuvre”.

“Les mêmes choses qui empêchent les femmes de se mettre en réseau et de parler lors des réunions professionnelles; les mêmes raisons qui les empêchent d’être membres des organes de prise de décision, ces mêmes choses sont celles qui empêchent les femmes de profiter autant qu’elles peuvent de l’intégration régionale”, déclare Dorothy Tuma.

Elle est consultante en commerce international et vice-présidente de l’Association des femmes entrepreneuses de l’Ouganda (UWEAL).

A moins que les femmes soient habilitées à être des participantes actives au processus, le marché communautaire ne profitera pas à la femme ordinaire, insiste-elle.

“Le plus grand défi est: est-ce que les femmes savent quelles sont les opportunités? Est-ce qu’elles savent quelles sont leurs droits selon la loi? Ce qui est supposé se passer au poste frontalier sous ce nouveau régime, comparativement à ce qui est en train de se passer?”, se demande Tuma.

“En réalité, elles ignorent ces choses et je pense que c’est le plus grand obstacle empêchant les femmes de faire mieux au niveau régional”, répond-elle à elle-même.

“Pendant les cinq dernières années, nous travaillons en vertu d’un accord relatif à l’union douanière. Mais même sous l’union douanière, les femmes ne connaissent pas et ne comprennent pas les choses. Maintenant, nous franchissons une autre étape (le marché commun) pendant que la première étape même n’était pas bien comprise et exploitée”, déclare Owomugasho.

Par exemple, dit-elle, plusieurs femmes ne savent pas encore que le marché leur est ouvert pour la vente de leurs produits agricoles sur tous les marchés de l’Afrique de l’est. Les personnes de classe moyenne sont en train de profiter de cette ignorance.

En effet, Lucy Kyogonza, commerçante en artisanat, est ahurie lorsqu’on l’interroge sur ce qu’elle sait du protocole sur le marché commun, à plus forte raison sur l’union douanière. “C’est la première fois que j’entends ces gros mots”, fait-elle remarquer.

Bien que la plupart des articles sur son étalage proviennent des commerçants en artisanat du Kénya voisin, Kyogonza n’a jamais essayé d’importer ou d’exporter des biens dans le cadre de ses propres affaires parce qu’elle craint les taxes.

“Nous sommes fortement taxés à la frontière et cela nous décourage de faire le commerce transfrontalier. Les taxes affectent nos prix parce que les biens deviennent trop chers et les marges de bénéfice plus réduits”, dit-elle à IPS.

En 2007, les femmes ougandaises faisant le commerce en artisanat sont entrées en conflit avec les femmes kényanes vendant à des prix plus bas des objets d’artisanat. La situation a conduit à une impasse et elle n’a été résolue qu’avec l’intervention du ministre du commerce de l’Ouganda.

Les commerçantes kényanes ont soutenu qu’ils ont tiré partie des opportunités offertes dans le cadre de la CAE, mais les commerçantes ougandaises ont pensé que l’approche du laisser-faire portait atteinte à leur affaire. Cela montre combien les femmes ougandaises sont encore peu informées concernant les implications des politiques commerciales régionales.

L’autre lacune est que le protocole ne s’appliquera au début qu’aux professionnels comme les médecins, les ingénieurs et les architectes qui seront en mesure de se déplacer à travers les frontières. La plupart des femmes n’en gagneront pas puisqu’elles sont nombreuses à travailler dans l’agriculture alors que très peu d’entre elles sont des professionnelles.

Tuma attribue cela au fait que “les femmes gèrent les ménages, veillent sur les enfants et s’assurent que le repas est prêt lorsque leur mari rentre à la maison – pendant que les hommes travaillent à se mettre en réseau 'entre amis'. Les femmes sont privées de cette chance de se mettre en réseau”.

Owomugasho souligne qu’il y a eu un manque de consultation avec les parties prenantes telles que les femmes agricultrices au niveau rural. “Les gouvernements disent qu’ils les ont consultées mais leurs consultations n’ont pas été étendues et efficaces. La consultation devrait respecter un processus participatif et être acceptable par tous.

“Ils devraient demander aux gens s’ils voulaient l’intégration ou non. Les gouvernements prennent des décisions pour nous; ils décident de ce qui est bon pour nous. Nous n’avons pas notre mot à dire par rapport à notre désir d’être pour ou contre l’intégration. Sinon, les gens auraient compris et accompagné l’intégration”, suggère-t-elle.

Tuma pense que la tâche immédiate à faire est d’informer les femmes sur les opportunités disponibles et ce qu’elles doivent faire pour en profiter.

Un autre objectif consiste à rendre formel le commerce transfrontalier et à mettre en place les moyens qui ouvrent efficacement la voie de sa contribution économique à travers des statistiques réparties selon les sexes. Pour mieux protéger les femmes, des lois qui punissent ceux qui exploitent les commerçants transfrontaliers de quelque manière que ce soit, doivent être établies”, ajoute Tuma.