RD CONGO: Les hôpitaux ruraux manquent de médecins dévoués au Sud-Kivu

BUKAVU, 6 juin (IPS) – Les rares médecins affectés dans les villages du Sud-Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), passent souvent beaucoup de temps à Bukavu, la principale ville de la province, au détriment de leurs patients ruraux.

Recrutés – pour la ville comme pour les campagnes – le plus souvent en fonction de leurs relations que de leurs compétences, ces médecins s'intéressent peu à leurs malades. Les jeunes médecins au chômage, eux, préfèrent quitter le pays. A n'importe quelle heure de la journée, des véhicules marqués “zone rurale de santé” circulent à Bukavu, transportant les responsables des centres médicaux éloignés de la ville. “Quand donc les médecins affectés dans ces zones consultent-ils les malades et suivent-ils ceux qui sont hospitalisés?”, s'interrogent des citoyens. “Le seul véhicule et le seul médecin de la zone de santé sont à Bukavu durant une semaine”, se plaint une malade abandonnée. Les médecins mariés qui acceptent de travailler au village laissent leurs familles en ville “où elles sont en sécurité”, déclarent-ils, et viennent les voir souvent. Les autres préfèrent travailler dans les organisations non gouvernementales (ONG) ou dans des cabinets politiques où les conditions de travail sont meilleures.

“Le recrutement des médecins par les propriétaires des institutions hospitalières se fait en fonction de leur influence parentale, religieuse ou clanique et pas toujours sur l’efficacité et la compétence”, dénonce Stella Yanda, responsable d'Initiatives Alpha, une association féminine des droits humains. Du coup, les hôpitaux implantés au village fonctionnent comme des cabinets médicaux privés, où les propriétaires passent quand ils ont le temps. Les malades se plaignent du fonctionnement minimum de certaines institutions sanitaires.

Une moyenne de deux médecins généralistes est affectée à chaque hôpital à l’intérieur de la province, ce qui est très insuffisant. Selon un rapport du Bureau de coordination des Nations Unies pour les affaires humanitaires au Sud-Kivu, “on compte 16 lits pour 100.000 malades et un médecin pour 27.699 habitants alors que la norme de l’OMS est de un pour 10.000 habitants”. Dans les 36 zones de santé du Sud-Kivu, près de 20 pour cent des 268 médecins sont affectés à Bukavu. Les médecins préfèrent travailler en ville où les conditions sécuritaires sont meilleures. En décembre 2009, des médecins affectés à l’Hôpital général de Kabare (25 km au nord-ouest de Bukavu) ont vu leurs biens pillés à domicile par des hommes armés. Depuis, la peur de travailler au village tourmente les médecins de la province.

Difficiles conditions de vie au village Les conditions de travail de ces médecins ruraux laissent certes à désirer. “Pas d’électricité, ni d’Internet et partant, pas de télé, dénoncent les médecins, et le salaire mensuel de 250 dollars est très insuffisant”. “La prime de responsabilité, qui est censée l’améliorer, est calculée au prorata des recettes mensuelles toujours minimes et proportionnelles au faible pouvoir d’achat des malades”, souligne un médecin-chef. Ces médecins sont certes logés, mais souvent mal installés et n’ont pas tous de véhicule. Pour rompre avec la monotonie du village, rester en contact avec leurs confrères ou s’approvisionner en médicaments essentiels, ils ne ratent pas une occasion de se rendre en ville. “La sécurité y est mieux assurée et après le service, je peux discuter avec les confrères au sujet du travail et sur d’autres questions et séjourner en famille”, explique Dr X. T., affecté dans une zone rurale et dont la femme et les enfants vivent à Bukavu. Trois universités forment les médecins à Bukavu. En 2009, environ 40 médecins sont sortis de l'Université catholique de Bukavu et 100 de l’Université évangélique en Afrique. Les hôpitaux privés, qui appartiennent actuellement aux églises, n'embauchent que ceux qui ont étudié dans leurs universités. Des compétences mal exploitées Les étudiants de l'Université officielle de Bukavu (UOB) ont encore moins de chances, car l'Etat recrute très peu de finalistes par manque de postes et de moyens dans les hôpitaux publics. “Sur 51 médecins de deux promotions, c’est seulement ce mois que quatre d’entre eux ont été affectés à la clinique Muhanzi, l’institution des pratiques médicales de l’UOB”, indique Dr Patient Wimba, ajoutant : “Les autres courent les rues de Bukavu et les plus 'souples' sont allés chercher de l’emploi ailleurs”.

Une grande partie des médecins formés travaillent en dehors du pays où les conditions de travail sont meilleures et où ils gagnent mieux leur vie. “Ils sont au Rwanda, au Burundi, au Mozambique et au Malawi. Ils sont tellement nombreux en Afrique du Sud que les Bukaviens sont convaincus que le succès de la médecine dans ce pays a été possible grâce à la présence des Congolais qui y exercent ce métier”, rapporte D. M., un patient qui s’y rend chaque année pour des soins. La bonne répartition du personnel médical souffre aussi du tribalisme ou de l’appartenance à une même église. Si un médecin ne veut pas travailler à l’intérieur, il profite de l’influence d’un homme d’église pour se faire affecter à un poste de son choix. Comme tous ne peuvent pas trouver de l’emploi et qu’ils tiennent à travailler en ville, certains s’organisent pour ouvrir un cabinet ensemble et réduire les frais. “Nous avons ouvert un cabinet médical privé à quatre”, déclare sous anonymat un médecin qui en fait partie, “au lieu d'aller dans les services de l’Etat qui sont mal équipés et où il nous a été impossible de mettre nos compétences au service de nos compatriotes”. Il soigne comme privé et se fait payer plus cher que dans les hôpitaux publics. *(Thaddée Hyawe-Hinyi est journaliste à Syfia, une agence de presse basée à Montpellier. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre l’agence de presse InfoSud et IPS).