RD CONGO: Les femmes plus exposées au VIH/SIDA avec les soins ambulants de manucure

KINSHASA, 5 juin (IPS) – Les habitants de Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo (RDC), les jeunes en particulier, développent au quotidien divers moyens et stratégies pour lutter contre l’extrême pauvreté à laquelle ils sont confrontés.

Fertiles en imagination, les Kinois s’adaptent tant bien que mal à toutes les situations difficiles qui se présentent à eux. Mais, une catégorie de jeunes gens débrouillards se démarque du lot, tout en prenant de gros risques. Agés de 12 à 17 ans, ils ont pris leur destin en mains. On les appelle «Bana ya vernis» en Lingala, l’une des quatre langues nationales parlées à Kinshasa. Cette appellation signifie fournisseurs de soins de pédicure et de manucure à peu de frais. Ils sillonnent les rues de tous les quartiers de la ville en quête de clientes potentielles. Ils signalent leur présence par des bruits stridents provoqués à l’aide de petites bouteilles de verre qu’ils manipulent et entrechoquent avec dextérité. C’est une façon pour eux d’attirer l’attention d’éventuelles clientes désireuses de recevoir les soins de beauté.

Ce sont souvent de jeunes filles et des mères de famille, et parfois même des jeunes gens qui font ce travail. Lettrés ou non, ils ont pour but d’embellir. Leurs trousses de travail referment des dissolvants, de l’alcool naturel, toute une gamme de vernis multicolores, de petits ciseaux, des fourches miniatures, des limes, de petites brosses, des tubes de super black destinés à noircir les ongles des mains et des pieds, ainsi que d’autres objets tranchants, qui ne sont malheureusement pas stérilisés avant et après chaque utilisation.

Pour des raisons financières, les femmes optent pour ces soins qu’elles estiment abordables, ignorant les risques qu’elles encourent de contracter des maladies par des outils probablement souillés par d’autres et que ces prestataires de soins utilisent à longueur de journée sans les stériliser.

«Tout le matériel utilisé pour ces soins n’est pas stérilisé et peut véhiculer toutes sortes de bactéries et de virus, y compris le VIH/SIDA», confirme Dr Nsitu Adelin, directeur adjoint au centre neuro-psychopathologique des Cliniques universitaires de Kinshasa. Pourtant, les statistiques disponibles au ministère de la Santé signalent que la RDC est déjà parmi les pays à épidémie généralisée du VIH/SIDA, avec une prévalence chez les adultes, estimée à 4,04 pour cent dans la population active générale, et de 4,1 pour cent chez les femmes enceintes.

«Souvent, je me demande si ces femmes qui ont recours à ces soins pensent à la pandémie», s’interroge Bienvenue Lenza, infirmière dans une maternité de Kinshasa. Pour elle, toutes ces «séroignorantes» – celles qui ne connaissent pas encore leur statut sérologique – s’exposent dangereusement au VIH/SIDA au contact du matériel souillé que ces jeunes utilisent indistinctement pour tous. Ces actes de pédicure et manucure apparaissent certes banals, mais peuvent être lourds de conséquences, dit-elle. «Je fais appel à ces jeunes gens pour une pédicure car leur tarif est raisonnable, contrairement à ceux proposés dans les salons de coiffure, qui coûtent les yeux de la tête», explique Zeti Meta, une ménagère qui a souvent recours à ces jeunes.

Tapoy Mutamba, syndicaliste à l’Hôpital général de référence de Kinshasa, estime, de son côté, que les femmes devraient s’adresser à de vrais salons de pédicure et de manucure où le matériel utilisé est stérilisé, quitte à dépenser un peu plus d’argent dans une structure appropriée. «Tout soin pratiqué en dehors des salons spécialisés en la matière équivaut à s’exposer à l’infection et, à terme, à la mort», prévient-il, soulignant que lorsque la personne sera infectée par la manucure ou la pédicure, ses proches dans la communauté (sa famille, ses amis) l’attribueront à une vie de débauche.

Pour diminuer la transmission du VIH/SIDA par voie de pédicure et de manucure, des mesures importantes s’imposent. Il faut nécessairement endiguer le mal en interdisant d’abord à ces jeunes de poser des actes qui peuvent s’avérer un vecteur de propagation du virus.

Par ailleurs, ces jeunes sont des mineurs. «Il n’est pas permis aux enfants qui n’ont pas encore atteint leur majorité de travailler. C’est enfreindre la Convention de l’enfant qui interdit le travail des enfants mineurs. De plus, eux aussi peuvent se blesser et se contaminer en prodiguant ces soins», explique Mpoyo Mutamba, nutritionniste dans un hôpital de Kinshasa.

Il est regrettable qu’en RDC, les campagnes de sensibilisation au VIH/SIDA et d’autres maladies transmissibles aient lieu dans des salons huppés, loin des populations cibles. Ce faisant, le message ne parvient pas à la majorité de la population et reste entre les quatre murs des salles de conférences et des salons. «Ce sont les petits copains proches du pouvoir qui profitent du budget alloué aux activités de sensibilisation», déplore encore le syndicaliste Tapoy Mutamba. «Ce budget doit être utilement dépensé pour la nation et le message de prévention doit atteindre toutes les couches de la population – étudiants, ménagères, employés des établissements publics ou privés – afin de lutter contre l’ignorance et freiner l’avancée de la pandémie du VIH/SIDA». *(Constance Tekitila Mafuta est journaliste en RD Congo et a écrit cet article pour 'Gender Links', une ONG d’Afrique australe qui lutte pour l’égalité de genre. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre Gender Links et IPS).