Q&R: La démocratie peut-elle survivre à la "malédiction pétrolière" en Afrique?

LE CAP, 03 juin (IPS) – Le boom économique de l'Afrique, entraîné par les hydrocarbures, a mis en cause l'idée selon laquelle la démocratie est une condition préalable pour le développement économique sur le continent.

C'est l'avis du Dr Kathryn Sturman, sur la question de savoir si les hydrocarbures et la démocratie font bon ménage suite au développement florissant du pétrole et des mines en Afrique entre 2002 et 2008.

Sturman est à la tête du programme sur la gouvernance des ressources de l'Afrique à l'Institut sud-africain des affaires internationales. L'institut est une organisation non gouvernementale de recherche qui se focalise sur les relations internationales de l'Afrique du Sud et de l'Afrique.

Voici une version résumée de son entretien avec IPS: Q: Décrivez-nous la “vague de démocratisation” en Afrique.

R: Au début des années 1990, les réformes perçues comme celles de la démocratie libérale classique ont été introduites dans bon nombre de pays d'Afrique. Beaucoup de pays se sont engagés à limiter sensiblement les mandats présidentiels.

Q: Quel a été l'effet du boom pétrolier sur la démocratisation? R: Bien qu'il existe certainement moins de démocraties procédurales actuellement en Afrique qu'il y en avait en 1990, nous avons vu des revirements à la vague de démocratisation. Primo, les tentatives de coup d'Etat militaire ont continué en Afrique, et les endroits où les coups ont eu lieu récemment sont des lieux riches en ressources naturelles.

Secundo, 12 pays au cours des 10 dernières années ont réussi à modifier leurs constitutions pour supprimer les dispositions limitant les mandats présidentiels. Tous ne sont pas des pays riches en ressources, mais le Cameroun est un producteur remarquable de pétrole, le Gabon est l'un des anciens producteurs de pétrole, et le Tchad est un nouveau producteur de pétrole.

En Ouganda – bien que ce fût avant qu’ils ne découvrent leur richesse pétrolière – le Président Yoweri Museveni a réussi à obtenir une prolongation de son mandat.

Tertio, les conflits autour des ressources ont eu lieu dans les deux plus grands pays, le Soudan et la république démocratique du Congo. Cela a certainement porté atteinte au processus de paix au Soudan.

Q: Qu'est-ce que cela signifie pour la théorie selon laquelle la démocratisation est nécessaire pour le développement? R: Il y a des exceptions, et on ne peut pas dire de façon catégorique que le boom pétrolier est le seul facteur qui empêche la démocratie.

Mais ce que le boom pétrolier a causé est la remise en cause de cette idée que la démocratie est une condition préalable pour le développement économique en Afrique. Cet argument libéral s’est tout simplement révélé faux, si vous observez les pays qui se sont développés plus rapidement depuis 2002.

L'un des pires dossiers sur les droits de l'Homme avant et après la découverte du pétrole concerne la Guinée Equatoriale. Mais l’économie de ce pays a eu la croissance la plus rapide, non seulement en Afrique mais dans le monde. Depuis 2002, elle s’est développée à un taux de plus de 20 pour cent en moyenne par an.

En revanche, depuis la fin de la guerre en 2002, le parti au pouvoir en Angola, le MPLA, et le président Eduardo Dos Santos ont consolidé et renforcé leur emprise sur le pouvoir, et ils l'ont fait principalement par le truchement d’une importante richesse pétrolière.

Q: En quoi la situation diffère-t-elle en Ouganda? R: Lorsqu’on le compare au Cameroun, au Gabon, à la république du Congo et à l'Angola, l'Ouganda a été relativement ouvert.

Sa situation diffère de celle des autres en ce sens que le pétrole a été découvert après que la gouvernance a été améliorée, dans les années 1980 et 1990, et que la force des institutions démocratiques – une presse libre, une société civile forte – est vue comme ce qui permettrait aux citoyens de ce pays de vraiment tirer parti de leurs recettes pétrolières.

Q: De quelle manière le Ghana a–t-il lui aussi “une chance de bien faire les choses”? R: Le Ghana est en bien meilleure position que l'Ouganda en termes de démocratie. Le Ghana a eu récemment une deuxième élection libre et transparente dans laquelle il y avait un changement de partis politiques au pouvoir.

Sa société civile et ses medias sont très puissants, bien que son parlement soit un peu faible. Ils n’ont pas réussi à voter une politique ou une loi nationale sur le pétrole pour gérer les contrats, et la production pétrolière commence cette année.

Q: La démocratie peut-elle coexister avec la production pétrolière? R: Je pense que oui. Le fait que ces pays soient simplement en Afrique ne les voue pas à un certain destin.

Je pense que la pauvreté est un problème, vous devez avoir des citoyens autonomes pour avoir une démocratie forte dans laquelle l’on peut poser des questions sur de puissantes multinationales pétrolières. Quand les gens vivent dans l’extrême pauvreté, ils ne sont pas autonomes, même s’ils ont un droit de vote.

Ce n'est pas seulement la démocratie qui aidera les pays à éviter “la malédiction pétrolière” (la richesse de cette ressource nuit à la démocratie), mais la transparence est certainement le point de départ.

Nos statistiques sur la croissance économique sont très impressionnantes. Mais si l’on regarde les indicateurs de développement humain, la pauvreté demeure encore énorme. La solution, c’est d'être capable de faire pression sur les gouvernements pour qu’ils dépensent ces revenus convenablement en vue d’un développement pour tous.

Q: Qu'en est-il de ces pays d'Afrique à faible revenu qui n'ont pas de pétrole ou de ressources minières ? R: Nous pouvons dire que l’Afrique s'est économiquement remise sur pied à partir de ce boom pétrolier, mais la croissance économique est conduite par un petit nombre de pays producteurs de pétrole. Il y a 15 exportateurs nets de pétrole en Afrique, mais il y a 38 pays qui sont importateurs nets de pétrole. Ils ont de diverses manières une insécurité énergétique.

Ils n'ont pas profité de cette croissance. La façon dont ils peuvent en bénéficier est d'encourager l'intégration régionale, et le commerce et l'investissement en Afrique.