LE CAP, 1 juin (IPS) – Un vif débat a éclaté au sujet des déclarations selon lesquelles la Coupe du monde 2010 alimentera le trafic de femmes venues des pays africains et autres en Afrique du Sud pour l'exploitation sexuelle pendant la coupe qui commence le 11 juin.
La campagne “Arrêter le trafic des êtres humains en 2010” menée actuellement en Afrique du Sud prévoit que 100.000 femmes seront victimes de trafiquants d'êtres humains pendant la Coupe du monde et seront entraînées dans l'industrie du sexe. Cette campagne est une initiative de STOP, une alliance chrétienne à but non lucratif.
Dr Chandré Gould, chercheuse principale à l'Institut des études de la sécurité (ISS) et auteur de “Selling Sex in Cape Town: Sex Work and Human Trafficking in a South African City” (Le Commerce du sexe au Cap: Le travail du sexe et le trafic des êtres humains dans une ville sud-africaine), rejette le message de la campagne. Selon elle, ces chiffres sont fortement gonflés.
“Avant la précédente Coupe du monde en 2006, on avait estimé que 40.000 femmes ont été trafiquées en Allemagne à des fins sexuelles”, a-t-elle déclaré au cours d’un séminaire public de l'ISS le 24 mai au Cap, en Afrique du Sud. L’ISS est un groupe panafricain de réflexion et de recherche sur les politiques, préoccupé par la sécurité humaine.
“L'Organisation internationale pour les migrations (OIM) n'a constaté plus tard aucune augmentation du trafic des êtres humains au cours de l'événement et que le nombre de 40.000 victimes n'était pas fondé. Il n’existe pas non plus de preuve pour établir un lien entre les grands événements sportifs et le trafic des êtres humains.
“Nous ne savons pas ce qui va se passer en Afrique du Sud, mais il n'y a aucune raison de croire que la situation sera différente de celle d'Allemagne. Il y aura six fois moins de visiteurs en Afrique du Sud par rapport à la Coupe du monde 2006, mais certaines personnes continuent d’estimer le nombre de personnes victimes de trafic au double de la prévision pour la Coupe du monde 2006”.
Gould a noté que le problème de trafic des êtres humains est généralement en train d’être surestimé. “Beaucoup d’informations des médias se fondent sur des nombres invraisemblables qui sont basés sur des données insuffisantes répétées dans des rapports.
“Par exemple, l'UNICEF (le Fonds des Nations Unies pour l'enfance) a répété en 2005 une déclaration selon laquelle le trafic d'êtres humains commence à rivaliser avec le commerce des drogues et des armes puisqu'il génère plus de 10 milliards de dollars de recettes.
“Si vous regardez l’origine de ce nombre, vous constatez qu'il s'agissait d'une erreur commise par quelqu'un assis dans un bureau au département d'Etat américain. Cette erreur se répète encore et encore parce qu’elle ressemble à un nombre crédible et les médias adorent les chiffres”.
Mais le journaliste d'investigation, Mark Thomas, a mis en cause les déclarations de Gould au cours du séminaire, se fondant sur ses recherches sur le trafic des êtres humains et l'industrie du sexe en Afrique du Sud.
“J’accepterais que personne ne sait vraiment combien ce commerce génère, mais il est erroné de rejeter d’un revers de la main tout chiffre suggéré”, a-t-il dit à IPS. Thomas est rédacteur à 'Noseweek', un magazine d’investigation en Afrique du Sud.
“Il n'y a pas une seule source qui ait affirmé avec certitude que les recettes annuelles s’élèvent à 10 milliards de dollars. L'ONU, le Conseil de l'Union européenne, l'OIM, et plusieurs organisations de lutte contre le trafic des êtres humains utilisent tous le terme “supposé générer des recettes comprises entre cinq et neuf milliards de dollars par an”.
L'écart entre les deux chiffres peut s'expliquer par la nature cachée du trafic des êtres humains, a souligné Thomas.
“Les paiements pour les services liés aux activités illicites demeurent cachés. Pas un seul trafiquant, dont certains possèdent des entreprises apparemment légitimes, ne déclarerait les sommes d’argent perçues à la suite des activités illicites dans ses dossiers financiers”, a-t-il ajouté.
Gould a déclaré qu'aucune des recherches de la dernière décennie n’a montré une augmentation du trafic de femmes en Afrique du Sud. “L'OIM, au cours des six dernières années, a trouvé et aidé 315 victimes de trafic des êtres humains. C'est tout. C'est l'ampleur du problème tel que nous le connaissons.
“Il faut garder à l'esprit que l'OIM a formé plus de 10.000 responsables chargés de l’application de la loi en Afrique australe pour faire face au trafic des êtres humains et il y a une ligne d’urgence ouverte 24 heures sur 24 heures”.
Les travaux de recherche personnels de Gould, publiés en 2008, ont indiqué 1.209 travailleuses du sexe au Cap, dont 964 travaillaient dans des maisons de passe et 245 dans les rues.
Sur 164 personnes interrogées, “nous avons découvert huit cas de femmes qui pourraient avoir été victimes de trafic. Les propriétaires de maisons de passe que nous avons interrogés ont dit qu'eux et leur clientèle n'avaient aucun intérêt pour les femmes étrangères. Cela pourrait être lié à la crainte d’être objet de perquisition de la part du ministère de l'Intérieur”, a expliqué Gould.
Thomas a contesté ces allégations. “Au cours de ma recherche au Cap, j'ai parlé à beaucoup de femmes qui ont été victimes de trafic. Pour une histoire, j’ai parlé à 24 qui sont venues du Nigeria, du Cameroun, du Zimbabwe, du Rwanda, de l'Ouganda, du Kenya et de la Zambie. Quelques-unes n’étaient pas disposées à dire leur nationalité.
“Ceci a été réalisé dans les deux premières semaines de recherche”, a-t-il ajouté. Mais “ce ne sont pas toutes les femmes étrangères qui travaillent dans l'industrie du sexe en Afrique du Sud qui ont été victimes de trafic”, a souligné, au cours du séminaire, Marlise Richter, chercheuse associée au programme des études sur les migrations forcées à l'Université de Witwatersrand à Johannesburg.
“Beaucoup d'entre elles viennent du Zimbabwe ou de la République démocratique du Congo en tant que migrantes économiques et de leur plein gré. Elles ne le voient pas (ce travail) comme carrière à vie, mais comme un moyen de gagner un peu d'argent avant de rentrer au pays”, a-t-elle confié.
Thomas n’est pas d’accord avec les déclarations de Richter. “Vous n'avez pas besoin d'une arme pointée sur la tête pour être contraint de faire ce que vous n'aimez pas. Les femmes qu’elle a mentionnées pourraient ne pas avoir été victimes de trafic, mais elles ont été forcées dans cette industrie, comme en témoigne le fait qu'elles le voient comme étant le seul moyen de gagner un revenu. La plupart d'entre elles ne font pas ce travail volontairement”.

