KIGALI, 28 avr (IPS) – Les récoltes de maïs sont très abondantes au Rwanda depuis la mise en place de la nouvelle politique agricole, mais les agriculteurs n'arrivent pas à vendre leurs productions à un prix rémunérateur pour acheter de la nourriture.
Les deux pièces de la petite maison de Kalimunda, 36 ans, un agriculteur de Kirehe, dans l'est du Rwanda, sont pleines de sacs de maïs secs; d'autres sont suspendus au mur et au plafond. “Il y a du maïs partout, on se couche même dessus”, raconte-t-il. “Depuis fin février dernier, bon nombre d'agriculteurs de la région de l'est ont déguerpi leurs maisons pour y stocker leur récolte”, témoigne Bahorana de RDO, une coopérative des agri-éleveurs de cette région. Dans le district de Nyagatare, les villageois n'ont planté que du maïs sur près de 11.000 hectares consolidés, et en ont produit 40.000 tonnes. D'après Natalie Niyonagira, l'agronome du district de Kirehe, on en prévoit là au moins 50.000 tonnes et dans le nord, c'est quelque 10.000 tonnes qui attendent les preneurs. “Les villageois ont mis ensemble leurs terres et y ont planté une même culture pour avoir une production importante”, explique Joseph Sibomana, très fier, rencontré dans son champ dans la vallée de Rugeramigozi, au sud. “L'utilisation des fertilisants et de semences sélectionnées nous a permis de produire plus, mais on n'a pas encore de bénéfice car les récoltes restent en stock sans marché”, se résigne un agriculteur de Gakenke, au nord. Selon un agent de l'Office rwandais du développement agricole (RADA), “les agriculteurs du nord comme ceux de l'est sont obligés de vendre leur moisson à un prix dérisoire pour acquérir d'autres denrées alimentaires”. Une perte qui perdure “Aujourd'hui, un kilo de maïs se vend à 120 francs rwandais (0,20 dollar) alors que le coût de production moyen engagé par l'agriculteur est estimé à 140 FRW (0,25 dollar)”, explique Joseph Gafaranga, secrétaire exécutif d'Imbaraga, une coopérative regroupant plus de 21.000 agriculteurs du nord. C'est pourquoi le ministère de l'Agriculture a annoncé aux paysans que l'Etat achètera toute leur production et la stockera pour des périodes de famine ou de carence de semences. Selon des techniciens agricoles, la politique de la consolidation des terres et la régionalisation des cultures ont favorisé l'augmentation des récoltes de la saison culturale de 2010. La mise en commun des terres, connue sous le nom de consolidation des terres est un programme du gouvernement qui vise à ne cultiver qu'une seule plante sur de grandes étendues afin de passer de la culture de subsistance à la culture commerciale. Depuis la mise en vigueur de la nouvelle politique agricole, la Révolution verte, en 2007, chaque région doit ainsi se concentrer sur les cultures préconisées en priorité. Selon le ministère de l’Agriculture, la province de l’Est doit planter uniquement le café, le riz, le maïs, la banane et l’ananas; celle du Sud seulement le manioc, le blé, le thé, le café; dans l’Ouest, c'est le thé, le café, les pommes de terre; dans le Nord, les pommes de terre, le pyrèthre, le blé, et le maracuja. La ville de Kigali, la capitale rwandaise, quant à elle, produira des fleurs et des fruits. “Là où les agriculteurs ont respecté les instructions des techniciens, en utilisant des semences sélectionnées et les pesticides, les récoltes ont au moins triplé”, témoigne un agent du ministère de l'Agriculture. “Le grand problème reste de trouver le marché pour cette production, sinon les villageois vont manquer sévèrement d'autres aliments et ce sera une perte énorme pour tout le pays”.
Actuellement, les marchés sont vides de produits alimentaires… tout comme de clients. “Nous mourrons de faim à côté de l'abondance de maïs. On nous interdit de vendre notre moisson comme nous voulons. Pourtant, nous n'avons pas d'argent pour acheter d'autres aliments. Nous mangeons du maïs chaque jour, même les enfants n'ont rien d'autre. On ne peut pas vivre de maïs seulement”, se plaint un habitant de Gakenke, dans le nord. Pour Gafaranga d'Imbaraga, la nouvelle politique agricole, qui a grandement contribué à l'augmentation de la production, présente certes des avantages. “En deux ans seulement, 39 agriculteurs du nord ont pu acheter leurs propres camionnettes grâce à leur revenu agricole”, se réjouit-il.
Toutefois, suggère-t-il, “les autorités devraient être flexibles et laisser les gens sans grandes terres planter des cultures qui rapportent plus vite”. Selon lui, les oignons ou autres légumes cultivés sur une petite étendue rapportent plus que le maïs ou les pommes de terre. Mais aujourd'hui, les paysans résistants au changement voient leurs cultures complémentaires détruites. Ainsi à Cyuve, Musanze, dans le nord, les dirigeants locaux ont ordonné d'arracher, dans tous les champs, toutes les cultures autres que le maïs, choisi dans cette région pour cette saison culturale. *(Albert-Baudouin Twizeyimana est journaliste à Syfia, une agence de presse basée à Montpellier. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre l’agence de presse InfoSud et IPS).

