YAOUNDE, 8 nov (IPS) – “Les concertations se poursuivent. L'identité des ravisseurs est insaisissable, elle demande à être confirmée pour que les négociations puissent atteindre l'objectif premier, c'est-à-dire sauver la vie des otages”, a déclaré à IPS, Henri Eyebe Ayissi, ministre camerounais des Relations extérieures.
Une semaine après, le mystère persiste sur la prise d'otages opérée par un groupe armé dans la nuit du 30 au 31 octobre dans les eaux camerounaises à Bakassi, et au cours de laquelle dix personnes — dont six Français, deux Camerounais, un Sénégalais et un Tunisien — ont été enlevées à bord d'un navire de la société française de services pétroliers Bourbon, affrété par la compagnie Total. Aucune indication n'est fournie pour permettre d'identifier clairement les ravisseurs, qui se présentent sous le nom de 'Bakassi Freedom Fighters'. Déclaré tantôt camerounais, tantôt nigérian, ce mouvement dit rebelle s'est fait connaître pour la première fois en revendiquant la dernière attaque déjouée, le 18 octobre à Bakassi, par l'armée camerounaise. Dans un communiqué, le gouvernement camerounais, qui a installé une cellule de crise au ministère de la Défense, a nié “l'existence, sur le territoire national, du mouvement de revendication dénommé Bakassi Freedom Fighters dont les médias nationaux et internationaux relaient les déclarations”. Après avoir annoncé mercredi la mort de deux otages, à la suite d'une prétendue opération de libération attribuée dans un premier temps à l'armée camerounaise, puis aux forces nigérianes, Ebi Dari, présenté comme le commandant de ce groupe armé, est revenu sur ses déclarations. “Aucun otage n'a été tué. Il y en a un qui a d'ailleurs pu causer avec sa famille au téléphone. Les déclarations des ravisseurs visent à monter les enchères, pour la rançon qu'ils réclament”, a affirmé sous couvert d'anonymat une source diplomatique proche du dossier à Yaoundé, la capitale camerounaise. A Yaoundé, des rencontres formelles et informelles se multiplient entre les autorités et des chefs de missions diplomatiques des pays étrangers concernés par cette prise d'otages. Ayissi a également fait état d'”échanges permanents” avec ses homologues nigérian et sénégalais, ainsi qu'avec la secrétaire d'Etat française aux Droits de l'Homme. Selon Eyebe Ayissi, ces échanges sont inscrits dans le cadre de la “coordination des actions, avec un partage des rôles, sous la supervision du chef de l'Etat”, Paul Biya; avec pour objectif d'obtenir, “dans les meilleurs délais, la libération des otages dans un état sain et sauf”. Mais officiellement, aucun contact n'est annoncé avec les ravisseurs. C'est la première fois que le Cameroun fait face à une telle situation, bien que la région de Bakassi, théâtre de la prise d'otages, soit confrontée à une insécurité persistante, malgré la rétrocession de cette presqu'île au Cameroun par le Nigeria le 14 août dernier, au terme d'un différend frontalier de 15 ans porté devant la justice internationale. Tout comme leur identité, les motivations des 'Bakassi Freedom Fighters' restent floues. Ils se contentent de dire qu'ils luttent pour l'émancipation de Bakassi et exigent des négociations avec le gouvernement camerounais. Professeur de philosophe à l'Université de Yaoundé I, Hubert Mono Ndjana, a interrogé par IPS, a pour cela qualifié de “juste” la position du gouvernement camerounais qui a annoncé dès le début son refus de négocier avec un “groupe non identifié”. “On ne peut pas négocier avec quelqu'un qui ne montre pas son visage”, a souligné Mono Ndjana. “Pour qu'un gouvernement négocie avec un groupe, il faut que ce groupe soit identifié et légitime, c'est-à-dire qu'il soit légalement constitué. Je ne crois que pas ceux qui sont désignés sous le nom de Bakassi Freedom Fighters remplissent une seule de ces conditions”, a renchéri Joseph Vincent Ntuda Ebodé, politologue, chef du Centre de recherche et d'études politiques et stratégiques de l'Université de Yaoundé II. Pour Ntuda Ebodé, il s'agit d'un groupe nigérian qui, comme d'autres, “vivait de trafics à Bakassi et qui, ayant peur qu'il y ait eu une entente entre le Cameroun et le Nigeria, commence à vouloir mettre du désordre”. Il rappelle que le 14 août, alors que les gouvernements camerounais et nigérian étaient en train de “signer les accords de compétence générale du Cameroun sur la presqu'île de Bakassi, on a vu un certain groupe de même connotation qui estimait déjà que le gouvernement camerounais devait aller négocier avec lui”. Des sources diplomatiques camerounaises au Nigeria indiquent que ce sont des “groupes hyper-équipés, qui appartenaient à certains leaders politiques de ce pays-là et dont ils ont fini par échapper au contrôle”. Ces leaders étaient montés au créneau pour dénoncer la rétrocession de Bakassi au Cameroun, une péninsule réputée riche en hydrocarbures, en produits halieutiques et d'autres ressources naturelles. Dans un texte intitulé “Bakassi is worth than we think” (en français, Bakassi est plus riche que nous ne pensons) et publié en août dans 'The Sanitarian', un journal nigérian, Amors Apkanika, un universitaire nigérian, soutenait que cette région possède également du manganèse et de l'uranium. En dehors des 10 pour cent des réserves mondiales de pétrole et de gaz déclarées par la Banque mondiale. Une revue française des affaires stratégiques et relations internationales, dénommée 'Diplomatie', indique dans son édition de novembre-décembre 2008 : “Selon les chiffres officiels, les réserves de gaz naturel s'évaluent à 156 milliards de mètres cubes, ce qui représente au moins 30 années d'exploitation. Selon les firmes spécialisées, il faudrait ajouter à cette estimation près de 110 milliards de mètres cubes supplémentaires”. Selon Mono Ndjana, les forces gouvernementales camerounaises sont désormais confrontées au défi d'assurer la sécurité non seulement à Bakassi, mais également sur l'ensemble du territoire national, “en mettant en place des stratégies de défense qui imaginent toute forme d'attaque et toute forme de riposte”. “Depuis l'occupation de Limbe pendant cinq heures, de l'axe Douala-Yaoundé pendant deux heures d'affilée et l'assassinat d'un capitaine de gendarmerie, ça fait beaucoup trop de signes qui montrent que nous avons un challenge à relever, en matière de sécurité”, a-t-il dit à IPS.
Limbe, une ville du sud-ouest du Cameroun, a été le théâtre d'un braquage en série de banques par un groupe d'individus armés non identifiés, dans la nuit du 27 au 28 septembre. De même, une autre bande armée, désignée sous le nom de coupeurs de route, a opéré dans la nuit du 30 au 31 octobre sur la route reliant Yaoundé à Douala, la métropole économique camerounaise. Elle a dépouillé, à l'entrée de la capitale, des automobilistes et une station-service.
Et une semaine auparavant, le commandant d'une compagnie de gendarmerie de la province de l'Extrême-Nord a été tué dans une embuscade attribuée à un groupe de coupeurs de route. Quelques jours plus tôt, il avait mené, avec ses hommes, une opération ayant permis la découverte d'une cache d'armes comprenant, entre autres, des kalachnikov et des chargeurs.

