ABIDJAN, 20 oct (IPS) – Le visage tuméfié, le corps entaché de petites plaies et les membres inférieurs cachés sous un drap, Dominique Allah, 45 ans, parcourt chez lui à longueur de journée les journaux relayant les péripéties du procès des déchets toxiques en cours à Abidjan, la capitale économique ivoirienne. Il retient difficilement sa colère.
“J'ai très mal au cœur”, déclare Allah à IPS, la gorge nouée. “Je me demande si toutes ces personnes au procès sont réellement informées du sort que nous subissons à cause les déchets toxiques. Il faut arrêter cette mise en scène. C'est honteux”, lance-t-il, assis dans sa maison à la Djibi, une zone du quartier chic d'Angré, au sud-est d'Abidjan. Dans la zone de son domicile, des déchets avaient été déposés en 2006 par des inconnus. Après avoir aspiré une forte odeur et souffert de démangeaisons, Allah s'était fait enregistrer dans des centres d'assistance mis en place par le gouvernement. Malheureusement, à l'heure de l'indemnisation, il n'a rien reçu. “Je n'ai perçu aucun centime. A la paierie du trésor, l'agent m'a fait savoir que mon nom ne figurait pas en entier. Même après les réclamations, le tort n'a pas été réparé”, affirme Allah. “Je me suis soigné à mes propres frais. Et pendant qu'il n'y a aucune solution à notre sort, on ouvre un procès où les coupables sont connus, mais qu'on finira par blanchir”. A Vridi, un quartier industriel à l'est d'Abidjan, des sites de déchets toxiques ne sont pas totalement dépollués et les résidents continuent d'en subir les conséquences. “Pour moi l'urgence n'était pas le procès”, déclare à IPS, Arsène Kangah, 28 ans, peintre et victime des déchets. “Depuis deux ans, les déchets continuent de faire des victimes. Personne ne songe à les enlever. Aujourd'hui, un procès s'ouvre. Mais où sont les responsables de Trafigura (l'affréteur du bateau Probo Koala) qui ont transporté ce produit (déchargé à Abidjan)?”, demande-t-il. “Nous savons que la vérité n'éclatera pas de ce procès”, ajoute-t-il.
Victimes des 400.000 litres de déchets toxiques déversés à Abidjan, en août 2006 Allah et Kangah font partie de la centaine de milliers de personnes intoxiquées, en plus de 17 autres décédées de cette pollution chimique. Ces produits contenaient, selon des experts nationaux, des “agents organochlorés, du souffre mercaptans et une très forte teneur en hydrogène sulfuré, avec une concentration de produits sulfureux qui dégagent une odeur désagréable”. A la suite du scandale, les autorités ivoiriennes avaient arrêté 12 personnes qui comparaissent actuellement devant la Cour d'assises d'Abidjan pour complicité d'empoisonnement, infraction à la loi protégeant la santé publique ou au code de l'environnement. En outre, les mêmes autorités avaient signé un accord pour solder tout compte avec l'affréteur Trafigura du bateau Probo Koala, qui avait leur payé environ 220 millions de dollars, en échange de l'abandon des poursuites contre lui.
Mais au moment où le procès, ouvert fin-septembre, connaissait une suspension en raison du désistement des avocats de la défense, les victimes, les associations des victimes et les organisations de défense des droits de l'Homme appelaient à mettre un terme à une “parodie de procès” qui ne laissera pas éclater la vérité. “Il y a des personnes essentielles à la tenue du procès qui sont absentes. C'est dire que le procès est biaisé”, a déclaré, la semaine dernière, Hervé Gouamené, président de Actions pour la protection des droits de l'Homme (APDH), une organisation non gouvernementale basée à Abidjan. Gouamené désigne notamment les responsables des départements du transport, de l'exécution des contrats et de la logistique de la société Trafigura, et leur représentant en Côte d'Ivoire. “La comparution de ces personnes essentielles ne serait que justice et contribuerait à l'éclatement de la vérité”, a-t-il soutenu. Outre ces absences, l'APDH dénonce non seulement la mauvaise instruction de la procédure, mais aussi la mise à l'écart des victimes qui n'ont pas été entendues. “Il faut souligner aussi que l'Etat fausse les calculs”, a affirmé Gouamené. “Après avoir renoncé à poursuivre les pollueurs à la suite d'un accord financier, l'Etat prétend aujourd'hui se constituer partie civile et ce, contre ses propres agents dont il doit répondre civilement. C'est déplorable”. Cette position est partagée par les avocats de la défense, qui protestent contre la présence des avocats de l'Etat, qui se sont constitués partie civile. La défense des accusés estime que leur présence à l'audience est inopportune parce que “l'Etat de Côte d'Ivoire, qui a transigé avec la société Trafigura, a renoncé à poursuivre cette société parce qu'il a été dédommagé”. “Mais l'Etat est auteur de la plainte, il a transigé avec Trafigura, ses succursales et ses dirigeants et non pas avec les accusés”, réagit Kossougro Séry, un avocat de l'Etat. “Nous sommes bien en mesure d'être à ce procès et nous y resterons en qualité de partie civile”, ajoute-t-il à IPS.
En tant que président de la Conférence nationale des victimes des déchets toxiques, Yssouf Tchima s'en prend lui au procès. “Nous ne sommes encore que dans la forme et tous les accusés se dédouanent”, dit-il à IPS. “C'est à croire que les déchets sont arrivés à Abidjan par miracle et cela ne gêne personne”.
“Si ce procès doit continuer, nous voulons être entendus pour dire notre part de vérité. Car les vrais coupables sont présents et la justice tourne autour du pot”, affirme Tchima, accusant le directeur général du port d'Abidjan, Marcel Gossio, le gouverneur du district de la capitale Pierre Amondji, et l'ancien directeur général des douanes, Gnamien Konan.
“Ce sont eux qui ont accepté que ces produits entrent sur le territoire et soient déversés dans la ville. Ils doivent l'avouer et répondre de leurs actes”, soutient Tchima.
La Côte d'Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays. Depuis six ans, des ex-soldats de l'armée régulière ont pris les armes pour lutter contre l'exclusion présumée de cette partie du pays. Après plusieurs années de quête de paix, ce pays d'Afrique de l'ouest est engagé sur la voie des élections présidentielles prévues pour le 30 novembre prochain. Mais, elles devraient être reportées, selon des analystes en raison d'un retard dans le processus d'identification des électeurs.

