LE CAP, 25 sep (IPS) – Quelques minutes après que la nouvelle de la démission de Trevor Manuel, ministre sud-africain des Finances, a été annoncée mardi, la monnaie sud-africaine a perdu du terrain face aux monnaies internationales, chutant de 20 cents par rapport au dollar en moins d'une heure.
Le rand a récupéré une partie des ses pertes lorsque Manuel a déclaré plus tard qu'il était disposé à servir sous un nouveau dirigeant. Manuel préside la commission de développement de la Banque mondiale et vient juste d'être nommé président de la commission du Fonds monétaire international qui enquêtera sur la prise de décisions dans l'institution. La turbulence que l'Afrique du Sud connaît fait suite à la décision du Congrès national africain (ANC) au pouvoir de "rappeler" le président Thabo Mbeki. Il a démissionné le 21 septembre. Deux jours après, 14 autres membres de l'exécutif, notamment le vice-ministre des Finances, Jabu Moleketi, ont également démissionné. Dans les médias traditionnels d'Afrique du Sud, la réaction est que la démission de Manuel est une mauvaise nouvelle parce que les investisseurs et les marchés financiers internationaux lui font "confiance". L'économiste Mike Schussler a déclaré sur une station de télévision locale que le pays pourrait connaître à la longue un déclin économique régulier si on ne nomme pas la personne qu'il faut. Toutefois, le professeur Patrick Bond, économiste et directeur du Centre pour la société civile de l'Université du KwaZulu Natal à Durban, en Afrique du Sud, n'était pas navré d'apprendre la décision de Manuel de démissionner. Contrairement à ce que disent des spécialistes des médias traditionnels, "Manuel et le gouverneur de la Banque centrale, Tito Mboweni, sont sous Thabo Mbeki, responsables d'une instabilité économique extrême", a affirmé Bond à IPS. "Il y a trop de gens qui croient que Mbeki laisse derrière un riche héritage économique. Au contraire, plusieurs personnes sont bien plus mal loties qu'elles ne l'étaient avant son accession au pouvoir. Le pays a une balance des paiements dont le déficit est le second plus élevé au monde à cause de la libéralisation du commerce et de la fin de plusieurs contrôles des changes. "Il y a eu cinq principaux krachs monétaires depuis 1996. Le chômage a doublé et le pays a connu les taux d'intérêt les plus élevés de son histoire; et la privatisation et la commercialisation des services publics ont suscité des controverses. Les politiques favorables à Washington que ces gens ont adoptées doivent être complètement changées", a insisté Bond. "Indépendamment de savoir si Manuel sera rappelé, le départ d'un nombre si important de ses collègues favorables aux affaires — tels que la vice-présidente Phumzile Mlambo-Ngcuka, le ministre des Entreprises publiques Alec Erwin et Moleketi — pourrait avoir un impact dramatique sur l'équilibre idéologique des forces.
"Contre ceux qui affirment que le gouvernement et l'économie sont actuellement en crise parce que d'importantes personnalités partent et que le marché financier chute de quelques pourcentages, il y a davantage beaucoup dans la société civile qui célébreront cette opportunité d'entendre de nouvelles voix pour une démocratie économique, une société à visage plus humain et un environnement plus sain", a soutenu Bond. "Nombre de ceux qui ont démissionné ont étouffé ces nouvelles voix d'en bas, pour qu'elles jouent les mêmes anciens airs du Consensus de Washington. Ils ont profondément manqué de respect envers les syndicats et les mouvements sociaux et on ne les regrettera pas", a ajouté Bond. Le Consensus de Washington se réfère au train de politiques néo-libérales qui comprennent la libéralisation et la dérégulation. Le sociologue Ashwin Desai du Centre pour la recherche sociologique à l'Université de Witwatersrand à Johannesburg, croit qu'il y eu des signes clairs que l'ANC était mécontent des politiques économiques mises en œuvre sous Mbeki. "Il y a eu un crescendo de critiques de la gauche du parti selon lesquelles les politiques économiques n'ont pas atteint leurs propres objectifs autour du GEAR", a déclaré Dr Desai à IPS. GEAR signifie Politique macro-économique de la croissance, de l'emploi et de la redistribution adoptée sous la direction de Mbeki et de Manuel. "Mbeki a fait des promesses concernant la création d'emplois et la réduction de la pauvreté qui n'ont pas été tenues. L'augmentation du salaire des travailleurs est depuis 1996 constamment inférieure à celle du coût de la vie général. Les ministres du gouvernement sont piégés dans des politiques économiques formulées par la GEAR. Avec du sang neuf dans le gouvernement, il peut y avoir une nouvelle réflexion sur les grands projets qui n'ont pas satisfait aux attentes des pauvres", a souligné Desai. Il est toutefois préoccupé par le chemin à suivre : le président de l'ANC Jacob Zuma "a dit que les politiques économiques ne seront pas changées. Mais il ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre. Vous ne pouvez pas vous élever contre les politiques instituées par Mbeki et ne pas être disposés à les changer. C'est un double langage politique. "Néanmoins, je suis heureux que l'ANC ait le courage d'agir rapidement contre Mbeki après que le juge Chris Nicholson a insinué qu'il s'est ingéré dans l'affaire de corruption contre Jacob Zuma. Le fait que quelqu'un d'aussi puissant que Mbeki puisse être destitué est un signe positif que la démocratie marche". Desai faisait allusion à une récente décision de la cour qui a rejeté l'affaire de corruption contre Zuma et a découvert que Mbeki s'était ingéré dans ses poursuites. Bond l'a exprimé clairement : "Il y aura beaucoup de cœurs brisés et de larmes lorsque les nouveaux dirigeants (sous Zuma) n'arriveront pas à tenir leurs promesses. Il y a déjà, selon la police, 10.000 incidents relatifs à la Loi sur les rassemblements par an, plusieurs reflétant le manque de fourniture de services et, par ricochet, l'aggravation des inégalités. "Si l'équipe de Jacob Zuma change les politiques macroéconomiques et micro-développement — spécialement en rendant l'eau, l'électricité, l'éducation, les soins de santé, les logements et les terres plus abordables à travers des subventions plus généreuses — alors la base de plusieurs protestations sociales disparaîtra. Si au contraire, comme je le crains, il continue le statu quo dans un contexte de tempêtes économiques locales et mondiales, nous sommes bien partis pour en baver". Desai décrit l'héritage de Mbeki comme une "coupe empoisonnée" : "Les nouveaux dirigeants héritent d'un cadre économique qui peut ne pas laisser assez de marge de manœuvre — la création d'emplois attendue et la fourniture de logements peuvent ne pas être réalisées. La réalité économique de cette situation nous touchera dans six ou sept mois lorsque le peuple se rendra compte que les promesses faites par les dirigeants ne peuvent pas être tenues". Patrick Craven, porte-parole de l'allié de Zuma, le Congrès des syndicats sud-africains (COSATU), déclare qu'il n'y a aucune raison pour que les nouveaux dirigeants ne satisfassent pas aux attentes des personnes ordinaires. "A part le fait que l'échec de Mbeki soit dû à son approche directive, il n'a pas tenu compte de la discussion avec le Parti communiste sud-africain, le COSATU, ou même au sein de l'ANC. "Il a simplement adopté ses politiques et ceci a conduit à plusieurs erreurs économiques, telles que les nombreuses augmentations des taux d'intérêt qui ont eu un impact désastreux sur l'économie. Toutefois, il y a une très bonne création d'emplois et des politiques économiques en place qui peuvent être développées pour atteindre les objectifs".

