LE CAP, 24 sep (IPS) – L'Afrique du Sud a été paralysée par un drame politique pendant ces deux dernières années, avec une lutte du pouvoir de grande envergure qui a abouti cette semaine à la démission du président Thabo Mbeki sur instruction du parti au pouvoir, le Congrès national africain (ANC), avec un nombre important de ses ministres qui l'ont suivi.
Mbeki a accepté son sort avec un discours modeste à la télévision nationale le 21 septembre. Sa vice-présidente, Phumzile Mlambo-Ngcuka, a annoncé mardi sa démission. Ils sont rejoints par un nombre important d'autres ministres, notamment le ministre des Finances Trevor Manuel; le ministre des Entreprises publiques Alec Erwin; le ministre de la Défense Mosioua Lekota; le vice-ministre des Affaires étrangères Aziz Pahad; et le vice-ministre des Finances Jabu Moleketi. Mbeki avait succédé à Nelson Mandela en 1999, après avoir été vice-président suite à la première élection démocratique d'Afrique du Sud en 1994. Il avait reçu des acclamations internationales en tant que force motrice derrière le Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD) et pour avoir vulgarisé l'idée d'une Renaissance africaine. Toutefois, ces réalisations ont été éclipsées par les récents développements révélant la violation des institutions créées pour accomplir les exigences de la constitution et de la Déclaration des droits de l'Afrique du Sud admirées sur le plan international. Le 12 septembre, le juge Chris Nicholson a découvert que le droit de l'ancien vice-président du pays et actuel président de l'ANC, Jacob Zuma — à un procès équitable — a été violé parce que Mbeki et les ministres de la Justice successifs se sont ingérés dans les procédures de l'autorité nationale chargée des poursuites. Le Comité exécutif national a décidé, le week-end dernier, de relever Mbeki de ses fonctions. Zuma aurait demandé un pot-de-vin à l'usine d'armement française, Thint/Thalès, en échange de la promotion de son offre de fournir des armes dans une transaction de 1999 d'une valeur, à ce moment, de 4,8 milliards de dollars. Mbeki a limogé Zuma de son poste de vice-président en 2005, lorsque son associé en affaires, Schabir Shaik, a été condamné pour corruption liée au commerce des armes. Les partisans de Zuma, au nombre desquels figurent les alliés gauchistes de l'ANC, le Congrès des syndicats sud-africains (COSATU) et le Parti communiste sud-africain (SACP), dénonçaient une ingérence politique depuis que les poursuites contre Zuma ont été évoquées pour la première fois en 2003. Mbeki nie son ingérence dans les poursuites. Cependant, Zuma et ses alliés ont pu retourner l'opinion dominante au sein du parti au pouvoir contre Mbeki, entraînant ainsi son éviction et celle de la plupart de sa coterie du Comité exécutif national lors d'une conférence du parti en 2007. Le désenchantement avec Mbeki en provenance de l'extérieur de l'ANC et de ses partenaires en alliance a commencé beaucoup plus tôt.
Un tollé général a suivi le limogeage par Mbeki du vice-ministre de la Santé Nozizwe Madlala-Routledge, en août 2007 pour avoir parlé franchement d'une crise dans le système sanitaire qui a conduit à la mort de bébés dans un hôpital rural. Pour ses critiques, ceci était la continuation d'un sujet qui était devenu courant au cours de son mandat présidentiel. On peut le résumer comme une dénégation de la réalité de la vie des Sud-Africains. L'un des premiers cas était sa remise en question, à la fin des années 1990, des chiffres du viol dans un pays reconnu pour avoir l'un des taux les plus élevés de viol sur la planète. La dénégation ultérieure de Mbeki de la relation entre le VIH et le SIDA dans un pays qui a l'un des taux les plus élevés de l'infection au monde a également attiré l'outrage de partout. Sa dénégation du VIH a éclipsé l'accent légitime qu'il a mis sur le rôle que la pauvreté joue dans la création des conditions sociales qui entretiennent la pandémie du VIH/SIDA. Cette dénégation s'est poursuivie lorsque le gouvernement de Mbeki a rejeté les conclusions en 2003 du Programme des Nations Unies pour le développement, selon lesquelles cette inégalité s'était aggravée depuis 1994 à cause de la politique économique néo-libérale du gouvernement. Dans les années suivantes, le chiffre officiel pour la définition élargie du chômage (qui comprend les personnes qui ont abandonné la recherche du travail) n'était pas publié, apparemment pour cacher l'ampleur du chômage. Il serait autour de 42 pour cent, selon un article récent rédigé par le président de la Commission sud-africaine des droits de l'Homme, Leon Wessels. Dans le contexte d'un taux de chômage toujours élevé, la pauvreté demeure nécessairement enracinée, avec jusqu'à la moitié de la population exclue de l'économie formelle. Selon les Nations Unies, environ 22 millions de Sud-Africains vivent encore en dessous du seuil de pauvreté. Mbeki a également attiré l'attention défavorable du public lorsqu'il a déclaré de façon notoire que le crime n'était pas aussi mauvais que les Sud-Africains le pensaient — ceci dans un pays avec un taux de criminalité qui dépasse pourtant ceux de la plupart des autres pays. Mais la question qui l'a finalement renversé est la violation des institutions, qui n'a pas commencé avec Zuma. A la fin des années 1990, Mbeki a accusé d'autres principaux membres de l'ANC — Tokyo Sexwale, Matthews Phosa et Cyril Ramaphosa — de comploter pour le renverser. Aucune preuve n'existait, mais une enquête policière a été utilisée pour les "persuader" d'abandonner la politique active. Pendant la même période, l'exécutif est allé rapidement pour étouffer toute possibilité du parlement d'exercer son rôle de contrôle en vue d'enquêter sur le commerce des armes. Les dissidents étaient sommairement limogés de leurs postes tandis que les flagorneurs suivant la ligne du parti étaient promus. Ceci marquait la tendance pour les années 2000. Le limogeage de Madlala-Routledge cadrait avec cette tendance. Ensuite, Mbeki a suspendu le directeur national pour les poursuites publiques, Vusi Pikoli, vers la fin de l'année dernière. Mbeki était mécontent de la décision de Pikoli d'arrêter le commissaire de la police nationale et alors président d'Interpol, Jackie Selebi, pour corruption. Selebi a depuis été aussi suspendu, en attendant son procès. Que signifie tout ceci pour l'avenir de l'Afrique du Sud à moyen terme? Mbeki a centralisé la prise de décisions dans ses fonctions de président du pays et de président de l'ANC. Il faisait taire les curieux et récompensait la flagornerie. La détermination de ses opposants de le destituer devrait être perçue comme le résultat de la fermeture définitive de l'espace démocratique. Le style de gouvernance de Mbeki a également créé une atmosphère de méconnaissance des institutions constitutionnelles et de la pratique démocratique. La restriction de l'espace démocratique a fait monter considérablement les enchères. Dans ce contexte, l'élan pour arracher le pouvoir à la faction de Mbeki comprend des attaques sur l'intégrité du pouvoir judiciaire et des juges pris individuellement; des appels à "tuer pour Zuma"; et une attitude de défi à l'égard de la Commission sud-africaine des droits de l'Homme. On pourrait dire que Mbeki méritait d'être destitué, vu sa dénégation et les échecs qui s'en suivaient. Toutefois, sa destitution et la démission de plusieurs de ses ministres peuvent exacerber l'arrêt dans la fourniture des services publics, qui s'est glissée depuis l'élection de Zuma comme président de l'ANC, ce qui a créé deux centres de pouvoir. Le gouvernement peut sombrer dans une paralysie plus profonde si les nouveaux dirigeants ne nomment pas de façon urgente les remplaçants aux postes ministériels et ne transmettent pas un message de stabilité aux fonctionnaires. Cette situation sera compliquée comme la fonction publique elle-même est devenue politisée dans cette lutte entre les factions. Par ailleurs, l'ANC, à l'instar d'autres partis, doit finaliser sa liste proportionnelle de représentants au parlement dans la perspective de l'élection de l'année prochaine, de même que des élections des dirigeants provinciaux des partis. Ces processus ont déjà conduit à des réunions des branches de partis qui sont soldées par une effusion de sang, avec au moins une personne tuée et plusieurs autres poignardées ou fusillées dans des combats entre les deux factions. Avec la démission en masse de la clique de Mbeki, ils ont jeté le gant. La faction de Zuma le ramassera-t-il?

