HARARE, 10 sep (IPS) – Malgré la levée de l'interdiction du 29 août sur les opérations des organisations non gouvernementales (ONG) au Zimbabwe, des représentants de la société civile rapportent qu'ils ne peuvent toujours pas mener leurs activités librement.
Au moins cinq millions de Zimbabwéens ont actuellement besoin d'aide alimentaire suite à la mauvaise récolte dans la dernière saison agricole. Des denrées alimentaires ont disparu de la plupart des points de vente. Selon l'Association nationale des organisations non gouvernementales (NANGO) — qui représente les ONG, y compris les organisations de la société civile au Zimbabwe — le gouvernement a en réalité resserré sa mesure. Le 1er septembre, Lancaster Museka, le secrétaire permanent du ministère de la Fonction publique, du Travail et du Bien-être social, a convoqué une réunion générale des ONG "pour clarifier les modalités d'opération" sur la levée de l'interdiction. Des représentants de la Police républicaine du Zimbabwe (ZRP), des Nations Unies et de diverses ONG ont pris part à cette rencontre. Museka a déclaré aux ONG que "la réunion a été convoquée pour donner aux ONG une méthodologie de réengagement et de réintroduction après la suspension". Il a ensuite dit à IPS que le gouvernement allait maintenant surveiller de très près les opérations des ONG. "La suspension a été rendue nécessaire par des allégations selon lesquelles plusieurs ONG travaillaient en dehors des conditions de leurs mandats accrédités. Certaines ne suivaient pas les directives opérationnelles et d'autres tâtaient de la politique partisane. Un certain nombre d'ONG devront répondre de leurs iniquités", a affirmé Museka. Il ne serait pas entré dans les détails sur quelles organisations rendraient des comptes.
Museka a indiqué que seules les organisations impliquées dans l'assistance humanitaire — l'aide alimentaire, les secours, la relance et le développement, les soins et la protection des familles et des enfants, les soins et la protection des personnes plus âgées, les droits et l'autonomisation des personnes handicapées, le traitement du VIH/SIDA, les soins et les services de soutien y afférents — seraient autorisées à reprendre les opérations. "Le gouvernement introduira certaines mesures pour s'assurer que les organisations exécuteront uniquement ces tâches pour lesquelles elles sont enregistrées. Ces mesures comprennent un instrument de surveillance et d'évaluation", a ajouté Museka. Ceci, a déclaré Fambai Ngirande, directeur du plaidoyer et des politiques publiques de la NANGO, rendra le travail plus difficile aux ONG. "Sur papier, l'interdiction a été levée, mais en pratique, le gouvernement a en réalité resserré les vis sur les opérations des ONG", a affirmé Ngirande. "Par exemple, les milices qui bloquaient le personnel des ONG dans les villages sont toujours sur le terrain. La levée de la suspension est sélective et exclut des milliers d'organisations, soit enregistrées comme des trusts, soit comme des universités, de même que des organisations enregistrées comme des PVO (organisations bénévoles privées), mais qui ne font pas le travail humanitaire, de développement ou d'assistance sociale". La plupart des organisations dont les activités demeurent suspendues sont à base communautaire; leur exclusion est doublement significative parce que de plus grandes organisations opéraient principalement à travers leurs structures. Toutefois, Ngirande a souligné que cette exigence était contre les dispositions de la loi. Elle semblait plutôt aller plus dans le sens de la législation — abandonnée en 2005 qui aurait resserré le contrôle du gouvernement sur l'accréditation des ONG et les empêchait de recevoir un financement extérieur pour leur travail.
"C'est une idée bien conçue de la NANGO que les nouvelles exigences rendent essentiellement opérationnel le Projet de loi sur les ONG de 2005 contesté, à un moment où le Zimbabwe a besoin d'une relation positive Etat-société civile pour s'attaquer aux conditions humanitaires désastreuses dans le pays", a ajouté Ngirande. Un responsable d'une importante organisation humanitaire, ayant requis l'anonymat, a déclaré que les milices alliées à l'Union nationale africaine du Zimbabwe-Front patriotique (ZANU-PF) les empêchaient de distribuer de l'aide de façon indépendante. "C'est maintenant très difficile d'opérer. Le problème est que si vous exprimez votre inquiétude, vous serez accusés de travailler avec les ennemis de l'Etat, et on pourrait retirer notre accréditation", a indiqué ce responsable. Il est demandé maintenant, entre autres, aux ONG d'opérer dans le cadre des structures fixées par le gouvernement. Ceci signifie que la distribution de la nourriture sera supervisée par des Comités de développement des villages et des quartiers, des chefs et conseillers traditionnels, qui serviraient également d'écran aux bénéficiaires. Dans le passé, des ONG distribuaient de l'aide à travers leurs propres travailleurs sur le terrain, avec la collaboration de l'administration locale. "Des expériences montrent que les structures fixées par le gouvernement sont partisanes et excluent une grande partie des Zimbabwéens indigents", a ajouté le responsable. Les restrictions permanentes affectent davantage les villageois des districts lointains du pays. Lors d'une récente visite aux communautés éloignées dans la Province de Matabeleland South, IPS a constaté que certains villageois survivent à présent avec des racines et fruits sauvages puisqu'ils manquent de la nourriture de base, le maïs. "Pour nous, c'est l'enfer sur terre. Nous avons essayé par tous les moyens possibles de survivre, mais rien ne semble marcher. Ils nous ont dit que l'interdiction a été levée, mais comme vous pouvez le constater, nous n'avons rien reçu. Nous ne savons pas quand nous aurons de la nourriture", a dit Tawana Phuti, originaire des terres communales de Masendu, près de la ville frontalière de l'ouest, Plumtree. Masendu, à l'instar de la plupart des régions de Matabeleland South, est caractérisé par des conditions essentiellement semi-arides. "Cela fait des jours que nous avons eu un repas correct… Cette année, les choses semblent hors de notre portée. Mes deux enfants ont quitté l'école et sont depuis allés en Afrique du Sud pour essayer de joindre les deux bouts. Ils n'ont pas commencé à m'envoyer des épiceries, mais j'espère qu'ils commenceront à le faire une fois qu'ils se seront installés", a déclaré Lulamile Ncube, âgé de 59 ans et originaire aussi de Masendu. Ncube a indiqué que certains hommes et femmes d'affaires et des fonctionnaires du gouvernement étaient en train de tirer profit de la situation critique des villageois. "Ils échangent leur maïs contre le bétail tel que les bovins et les chèvres. On obtient seulement trois sacs de 50 kg de maïs en échange d'un animal. J'ai déjà perdu trois vaches. Nous savons qu'ils sont en train de nous escroquer, mais il n'y a rien que nous puissions faire. C'est le seul moyen d'obtenir de la céréale", a souligné Ncube. Il était réticent à nommer les fonctionnaires qui escroquent les villageois. La situation critique des villageois est devenue si désespérée que certains d'entre eux survivent actuellement avec des fruits de papaye verte bouillie.
"Nous les pelons vertes et ensuite les bouillons comme des pommes. Cela a un bon goût; nous en sommes maintenant habitués. Le problème est que les papayes manqueront bientôt", a dit un autre villageois. La NANGO a appelé le gouvernement à relâcher les exigences pour le bien des Zimbabwéens qui souffrent. "Etant donné le rôle essentiel que les ONG doivent jouer dans l'environnement actuel caractérisé par l'effondrement économique, la détresse sociale et la crise humanitaire, la NANGO appelle d'urgence le ministère de la Fonction publique, du Travail et du Bien-être social et d'autres structures de l'Etat à créer un environnement favorable à la société civile pour aider les millions de Zimbabwéens qui souffrent", a souligné l'organisation dans une déclaration.

