POLITIQUE-GUINEE: La répétition des mutineries crée une instabilité permanente

CONAKRY, 12 juin (IPS) – La cascade de mutineries, qui secoue la Guinée depuis une douzaine d'années, fragilise la stabilité de ce pays d'Afrique de l'ouest, compromet ses chances de développement et pourrait constituer une menace pour la sous-région, préviennent des analystes.

La dernière mutinerie a éclaté vers la fin du mois dernier au moment où plusieurs dizaines d'investisseurs étrangers se trouvaient en Guinée pour étudier un important projet de construction d'une raffinerie d'alumine à Boké, dont le coût est estimé à 4,5 milliards de dollars. La majorité d'entre eux a été évacuée d'urgence vers Dakar, au Sénégal, en raison du climat d'insécurité qui régnait en Guinée. La Guinée est le premier exportateur de bauxite au monde, avec une production annuelle d'environ 14 millions de tonnes.

La Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'ouest (CEDEAO) s'est dit très préoccupée de l'évolution de la situation en Guinée. Elle “mettait en danger la sécurité de la population civile et posait une grave menace à la paix fragile dans l'ensemble de la région”, selon un communiqué publié au lendemain de la mutinerie. “Le problème de l'armée guinéenne est qu'elle n'a jamais été républicaine. On a fondu la milice populaire (sous l'ère du dictateur Sékou Touré) dans l'armée et on a continué à recruter sur les mêmes bases. Ainsi, on a construit une armée d'analphabètes”, déclare à IPS, Souleymane Sadio Diallo, un économiste guinéen, chercheur au Centre ivoirien de recherches économiques et sociales (CIRES), basé à Abidjan.

Diallo insiste sur la nécessité de pratiques de bonne gouvernance dans un cadre véritablement démocratique, avec une justice crédible, des dirigeants compétents et capables de mener les réformes nécessaires pour mettre en valeur le potentiel de ressources naturelles du pays. “Faute de quoi, on ne sortira pas des mutineries et des grèves à répétition, et il sera impossible de transformer le potentiel guinéen en opportunité”, avertit-il. “La conséquence, c'est qu'aucun investisseur sérieux ne pourra venir dans le pays”.

Au cours de leur dernière mutinerie, les militaires ont tiré des coups de feu en l'air et en désordre, tuant au moins six personnes et blessant plusieurs dizaines d'autres pour exiger essentiellement le paiement de cinq millions de francs guinéens (environ 1.100 dollars) pour “arriérés de soldes”, un avancement en grades et le départ de certains officiers généraux de l'armée.

Au total, les revendications financières des soldats sont estimées à plus de 85 milliards de francs guinéens (environ 18,8 millions de dollars), soit près de 80 pour cent du budget du ministère de la Santé en 2008, qui fait environ 103 milliards de francs guinéens (un peu plus de 22,8 millions de dollars).

Les militaires ont déjà perçu une partie du montant exigé, le reste devant leur être payé en quatre tranches successives. Mais malgré cela, des hommes en armes et en tenue militaire ont agressé des citoyens dans la commune de Ratoma, dans la banlieue de Conakry, la capitale guinéenne. Deux des personnes agressées ont été blessées par balles, selon la presse locale.

“Une bonne partie des recrues sont des repris de justice, dont les parents ne savaient pas quoi en faire, soit parce que leur scolarité ne marchait pas, soit parce qu'ils ont eux-mêmes constaté leur échec dans l'éducation de leurs enfants”, affirme Diallo.

Pour sa part, Abel André Barry, spécialiste des questions de défense et de sécurité, pointe du doigt la corruption généralisée dans le pays pour expliquer l'indiscipline au sein des forces armées.

“Les évènements récents mettent à nu l'affairisme qui s'est installé dans les rangs militaires depuis l'établissement du Comité militaire de redressement national (CMRN) et des militaires au pouvoir, en avril 1984”, explique Barry à IPS.

“La haute hiérarchie militaire s'est prise au goût de l'argent et des apparats quand ceux qui tiennent les armes, le gros de la troupe, n'ont que très peu goûté aux délices des enrichissements illicites”, ajoute-t-il.

Depuis le coup d'Etat militaire qui a porté au pouvoir, il y a 24 ans, l'actuel chef de l'Etat, le général Lansana Conté, l'influence de l'armée n'a fait que s'accentuer dans le pays, malgré l'organisation d'élections multipartites (présidentielles et législatives).

“En fait, la crise du début de l'année 2007 a renforcé le rôle de l'armée qui a été mobilisée non seulement pour venir à la rescousse du régime de Conté, mais également pour faire respecter l'état de siège”, explique Rolake Akinola, une analyste spécialiste de l'Afrique occidentale. “La Guinée doit retenir les leçons des guerres en Sierra Leone et au Liberia, qui ont eu un effet dévastateur sur toute la sous-région”, ajoute-t-elle.

En janvier et février 2007, une grande manifestation des jeunes, consécutive à une grève générale des syndicats, avait été réprimée dans le sang par l'armée avec un bilan d'au moins 186 morts et de milliers de blessés.

Pour Gilles Yabi, ancien analyste pour l'Afrique de l'ouest à 'International Crisis Group' (ICG), le conflit de générations est également une réalité au sein de l'armée guinéenne.

“La question des générations (vieux officiers de la génération Conté et réputés corrompus ou complètement déphasés contre jeunes officiers mieux formés et frustrés et hommes de rang également frustrés et envieux des privilèges des autres) a été toujours soulignée”, souligne-t-il à IPS.

“Les rapports de ICG sur la Guinée sont revenus sur le caractère essentiellement militaire du régime Conté sous une façade démocratique, le général président n'ayant de respect que pour ses camarades en armes et du mépris pour les civils qui voudraient diriger le pays”, dit Yabi de ICG, un groupe de réflexion basé à Bruxelles.

Yabi nuance cependant les risques de contamination dans la sous-région suite à ces mutineries en Guinée. “Ce qui se passe en Guinée est généralement mal connu chez les voisins. Les pays immédiatement voisins de la Mano River sont plus exposés à cause de leur propre fragilité politique et sécuritaire que du fait de l'exemple guinéen”, dit-il. (La 'Mano River' est une organisation qui regroupe la Guinée, le Liberia, la Sierra Leone et la Côte d'Ivoire). “La solution, ce n'est pas de satisfaire simplement les revendications des mutins, mais c'est plutôt d'éradiquer les pratiques qui ont conduit à l'accumulation d'arriérés et de restructurer complètement l'armée”, ajoute l'économiste Diallo.