DROITS-KENYA: C'est à la maison qu'il y a la peur

NAIROBI, 21 mai (IPS) – Le gouvernement kényan a commencé à transporter certaines personnes déplacées à l'intérieur du pays (PDIP) des camps qu'elles ont occupés pendant les quatre derniers mois vers leurs maisons. Ces PDIP sont assurées du soutien du gouvernement une fois de retour sur leurs fermes.

L'opération de réinstallation, nommée Opération Rudi Nyumbani ("retour à la maison", en kiswahili), a démarré le 5 mai. Sous la supervision des officiers armés, les PDIP ont chargé du matériel agricole, de l'engrais, des semences et des biens ménagers dans des camions et autobus militaires qui les transportaient vers leurs fermes. Elles ont également porté leurs tentes, dans lesquelles elles vivront jusqu'à ce qu'elles reconstruisent leurs maisons. Ceux qui sont en train d'être réinstallés maintenant retournent tous dans des zones rurales. On ne sait pas quand les personnes déplacées des centres urbains seront de retour. Le gouvernement insiste que l'opération soit volontaire, mais les officiers en uniforme armés, qui supervisaient au départ le processus, ont donné une autre impression. Dès la fin de la première semaine de l'opération, le personnel militaire a été remplacé par des fonctionnaires et véhicules de la Société de la Croix-Rouge du Kenya. L'opération de réinstallation entre dans le cadre de la Loi sur l'accord et la réconciliation nationale négociée par l'ancien secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, à la fin-février, laquelle a mis fin à des mois d'affrontements post-électoraux qui ont balayé le pays juste après les élections de décembre 2007. Beaucoup de violences ont été dirigées contre les Kikuyus — le plus grand groupe ethnique au Kenya, qui a longtemps dominé les affaires économiques et politiques de cette nation d'Afrique orientale. Les rapports officiels du gouvernement montrent que plus de 350.000 personnes ont été déplacées par de violentes protestations après que le challenger à la présidence Raila Odinga a accusé le président Mwai Kibaki de truquage des élections en vue de gagner un second et dernier mandat au pouvoir. Les deux dirigeants ont accepté de travailler ensemble seulement après que des efforts de médiation conduits par Annan ont proposé un accord de partage du pouvoir qui a permis à Kibaki de demeurer président, et a nommé Odinga comme Premier ministre. A travers le pays, la Croix-Rouge kenyane rapporte que 150.000 PDIP s'abritent encore dans 166 camps de fortune dans des champs de foire, des commissariats de police et des écoles.

Leur réinstallation avance malgré le désaccord entre les dirigeants sur la manière et le moment exacts de le faire. Certains membres du Mouvement démocratique orange de Odinga veulent que la réinstallation s'effectue seulement après que les communautés se sont réconciliées, tandis que ceux liés au Parti de l'unité nationale de Kibaki cherchent une réinstallation immédiate. Le conflit au sujet de la propriété foncière est une cause sous-jacente importante des violences généralisées qui ont coûté la vie à plus d'un millier de personnes suite aux élections contestées du 27 décembre. Un certain nombre de réfugiés internes du Kenya retourneront sur des terres contestées. Certains Kenyans soutiennent que depuis l'indépendance en 1963, la terre a été lotie pour des personnes en provenance de la communauté des Kikuyu sans tenir compte des avis des gens de la localité.

Des changements de propriété foncière se reflètent dans les noms kikuyu donnés à certains villages, écoles et fermes. Des communautés locales ont rebaptisé certaines de ces régions lorsque leurs occupants ont fui pendant les violences. "Le fait de rebaptiser est symbolique… c'est comme si nous reprenons ce qu'on nous avait pris illégalement", a déclaré à IPS un résident de l'une des régions affectées. Au milieu de ces griefs profondément entretenus, les PDIP qui retournent chez eux craignent un accueil hostile de la part des voisins qui ont été à l'origine de leur fuite de la maison. Ainsi, pendant que certaines PDIP sont retournées vers leurs fermes, d'autres vivent encore dans des camps. Plus de 16.000 de celles vivant dans le champ de foire, dans la ville occidentale d'Eldoret, veulent que le gouvernement les dédommage avant qu'elles ne quittent. Certains veulent également être réinstallés dans de nouveaux endroits, craignant pour leur sécurité. Le mois dernier, Kibaki et Odinga ont visité divers camps dans la Vallée du Rift, dans l'ouest du Kenya — la région la plus touchée par les violences post-électorales. Toutefois, au cours de cette visite de trois jours, la ministre chargée des Programmes spéciaux, Naomi Shaaban, a dit aux PDIP de ne pas trop espérer. "Si vous aviez un bâtiment de (plusieurs) étages, n'attendez pas du gouvernement qu'il vous construise la même chose. Nous ne vous dédommagerons pas de cette manière, mais aiderons à assurer que vous serez en mesure de recommencer toute votre vie". Elle n'a pas expliqué clairement quel soutien ceux vivant encore dans des camps et des nombreuses dizaines de milliers d'autres qui vivent avec des parents pourraient espérer. Le gouvernement a soigneusement évité de donner plus de détails sur le dédommagement. "Les PDIP devraient s'habituer à l'idée qu'elles sont toutes seules. En fait, elles devraient trouver leurs propres moyens pour recoller les morceaux et recommencer leur vie", a affirmé Matilda Kanini, une avocate basée à Nairobi, qui aide certaines des PDIP vivant avec des parents dans la capitale à aliéner leurs biens dans les régions les plus touchées par les violences. Phyllis Njoki, une résidente âgée de l'un des camps de PDIP, a parlé au nom de plusieurs lorsqu'elle a dit : "Comment puis-je retourner vivre avec mes voisins? …Vous voyez je suis âgée et je ne peux pas les battre, ils me tueront cette fois-ci…ils me tueront…" Une autre PDIP, Lydia Ombati, a exprimé ses craintes à propos de la sécurité quand elle retournera : "J'ai visité ma ferme, mais mes cultures sont déracinées tandis que celles de mes voisins sont intactes. Lorsque je demande ce qui s'est passé, je reçois des regards vides. Dites-moi, comment vivre confortablement avec ces gens?" Toutefois, Ombati a indiqué aux journalistes qu'elle n'avait d'autre choix que de retourner sur sa ferme parce que le gouvernement avait dit que les camps des PDIP seraient bientôt fermés.

Le commissaire provincial de la Vallée du Rift, Noor Hassan, a déclaré aux journalistes qu'une fois que chacun sera retourné sur sa ferme, le gouvernement reconstruirait des écoles, des hôpitaux et d'autres infrastructures détruites pendant les violences. Mais les projets du gouvernement prennent généralement des années pour s'achever, donc malgré la promesse de Hassan, les PDIP qui retournent chez eux devront probablement compter sur leurs propres ressources limitées en attendant.