POLITIQUE-KENYA: Rice fait pression pour un gouvernement de partage du pouvoir

NAIROBI, 20 fév (IPS) – Les discussions entre la délégation du président Mwai Kibaki et celle du leader de l'opposition Raila Odinga ont repris mardi à Nairobi, la capitale du Kenya, toujours sous la médiation de Kofi Annan, l'ancien secrétaire général des Nations Unies.

Mais la veille, la secrétaire d'Etat américaine Condoleezza Rice a déclaré aux dirigeants politiques rivaux du Kenya que le partage du pouvoir est nécessaire pour sortir le pays de sa crise post-électorale.

Elle s'exprimait lundi à Nairobi, lors d'une brève visite pour soutenir les efforts pour arriver à un accord au Kenya, où des allégations de fraude relatives au scrutin présidentiel du 27 décembre ont conduit à une vague de violences qui ont coûté la vie à plus de 1.000 personnes — et en ont déplacé jusqu'à 600.000, selon les Nations Unies. Le leader de l'opposition Odinga accuse le président Kibaki de truquage du scrutin pour revenir au pouvoir. "Il doit y avoir un accord de gouvernance qui permettra un réel partage du pouvoir, qui permettra… une grande coalition", a indiqué Rice lors d'une conférence de presse à la résidence de l'ambassadeur américain, reprenant les déclarations faites la semaine dernière par Annan au sujet d'une probable "grande coalition" en vue de résoudre la crise. Annan, le médiateur en chef dans les pourparlers visant à mettre fin à l'impasse entre Kibaki et Odinga, était présent au briefing. "Le Kenya était sur la voie de la démocratie moderne et il doit y retourner. La démocratie est bonne pour le Kenya, elle est bonne pour le peuple kenyan. La crise est une opportunité pour mettre le pays sur un pied démocratique ferme", a affirmé Rice, indiquant que la situation actuelle du Kenya ne favorisait pas des relations normales avec les Etats-Unis. Rice est allée au Kenya à partir de la Tanzanie voisine, où elle accompagnait le président des Etats-Unis George W. Bush dans une tournée de cinq nations d'Afrique. Des informations indiquent que les Etats-Unis se sont engagés à augmenter l'aide au Kenya au cas où le pays résoudrait la crise actuelle.

Des discussions entre le Parti de l'unité nationale (PNU) du président Kibaki et le Mouvement démocratique orange (ODM) de Odinga sont en cours depuis fin janvier, avec Annan qui a affirmé vendredi dernier aux journalistes que les deux camps étaient près de s'entendre sur un gouvernement de partage du pouvoir.

Toutefois, des informations indiquent que Kibaki a — à ce jour — simplement offert un certain nombre de postes ministériels à l'opposition, de loin inférieurs à ce qui est envisagé par l'ODM. Les spéculations ont mis l'accent sur la création d'un gouvernement qui maintient Kibaki comme président tandis que Odinga serait Premier ministre, même si ce poste n'est pas encore prévu dans la constitution.

Parlant à la veille de la visite de Rice, le ministre kenyan des Affaires étrangères Moses Wetangula avait mis en garde contre la pression étrangère pour qu'un accord soit conclu. "Nous encourageons nos amis à nous soutenir et à ne commettre aucune erreur de mettre un fusil sur la tête de tout le monde en disant 'soit/soit', parce que cela ne peut pas marcher", a-t-il déclaré aux journalistes.

"Même si nous avons des visiteurs pour nous aider de quelque manière possible, la solution au problème du Kenya revient aux Kenyans eux-mêmes", a-t-il dit. Toutefois, lors de sa conférence de presse, Rice a écarté des propositions de coercition : "Le Kenya est un ami, un pays indépendant et un peuple fier. Nous ne sommes pas en train d'imposer notre volonté. Nous sommes en train d'agir à cause de l'impatience des Kenyans de voir une résolution à cette crise".

Plus tôt dans la journée, elle a eu des entretiens avec Annan; la visite avait également prévu des discussions séparées avec Kibaki et Odinga. "Au président, je dirai président Kibaki, le partage du pouvoir signifie un réel partage du pouvoir et les Etats-Unis, en tant qu'amis du Kenya, souhaitent que le partage du pouvoir se fasse pour montrer que vous pouvez opérer les réformes électorales et constitutionnelles qui, franchement, auraient dû être faites plusieurs années auparavant", a-t-elle souligné avant sa rencontre avec le chef de l'Etat. "A M. Odinga, je dirai que nous comprenons que l'élection a été problématique, les Etats-Unis l'ont dit. Mais une fois encore, le partage du pouvoir doit nécessairement se faire".

Odinga avait au départ insisté que Kibaki se retire du pouvoir, avant la tenue de nouvelles élections. En plus du partage du pouvoir, les pourparlers ont mis l'accent sur les réformes qui doivent être faites pour aborder les causes sous-jacentes des violences post-électorales, notamment les disparités économiques et les disputes au sujet de la propriété foncière.

La crise électorale a vu l'éclatement des clivages ethniques, avec des hostilités souvent dirigées contre les Kikuyu — le groupe auquel appartient Kibaki — qui ont longtemps dominé la politique et les affaires. Odinga est un membre des Luo. Au cours de sa visite, Rice a également rencontré des représentants de la société civile et du monde des affaires, qui ont exprimé le désir de voir une résolution rapide à la crise. Les affrontements au Kenya ont négativement affecté l'industrie touristique clé du pays, et ont perturbé le commerce avec les Etats voisins. Toutefois, les violences ont baissé au cours des quinze derniers jours. Tandis que le gouvernement de partage du pouvoir demeure difficile à atteindre, le PNU et l'ODM ont fait des progrès sur un autre front. Les deux partis ont accepté la création d'une Commission d'enquête indépendante pour examiner tous les aspects du scrutin de décembre.