WASHINGTON, 11 fév (IPS) – Les repères utilisés par les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) présentent une représentation déformée des progrès réalisés par les pays africains et contribuent à un stéréotype international de "l'échec africain", selon une étude présentée la semaine dernière à 'Brookings Institution', un groupe de réflexion sur des politiques publiques.
"Vous avez eu cette machine des OMD qui transforme la bonne nouvelle africaine en mauvaise nouvelle africaine", a déclaré l'auteur de l'enquête, William Easterly, un économiste à l'Université de New York et chercheur invité au Programme sur économie mondiale & développement de la 'Brookings Institution'. "L'Afrique a assez de problèmes sans les organisations internationales et les activistes qui minimisent les progrès africains quand ils se produisent".
Une question clé soulevée par l'étude est le fait que les Nations Unies ont au départ créé les OMD en tant qu'un ensemble de repères pour mesurer les progrès mondiaux — et non les progrès des pays ou des régions, a affirmé Easterly. Ceci dévie les résultats des réalisations individuelles des pays en matière de développement quand leurs progrès sont mesurés par rapport aux indicateurs mondiaux. Est d'accord avec ces résultats, Jan Vandemoortele, un fonctionnaire de l'ONU qui a co-présidé le groupe composé d'agences qui a compilé les OMD en 2001.
"Evaluer si les progrès sont 'en bonne voie' pour atteindre les objectifs de 2015 ne peut se faire que sur le plan mondial", a écrit Vandemoortele dans un essai de 2007 pour le 'World Institute of Development Economic Research' de l'ONU. Cela ne peut pas être fait pour une région spécifique ou un pays particulier parce que les objectifs quantitatifs ont été fixés en accord avec des tendances mondiales, et non sur la base de tendances historiques pour une région particulière quelconque ou un pays spécifique".
Pourtant, c’est précisément comme cela que les OMD ont été mis en œuvre au cours des dernières années, a affirmé Easterly, qui a présenté les résultats ici mercredi (6 février) lors d'un séminaire de recherche.
En effet, les rapports annuels de l'ONU sur les progrès des OMD sont présentés par région et par pays. Selon le rapport 2007 de l'ONU sur l'Afrique et les OMD, "à mi-parcours entre leur adoption en 2000 et la date cible de 2015 pour réaliser les Objectifs du millénaire pour le développement, l'Afrique subsaharienne n'est pas en bonne voie de réaliser l'un quelconque de ces objectifs".
Cette conclusion ne prend pas en compte l’absence d'une "situation équitable" entre les pays disparates, a dit Easterly, dans la mesure où les repères des OMD constituent un défi plus élevé de façon disproportionnée pour les nations plus pauvres que pour ces nations qui commencent avec des bases de développement plus élevées.
Selon cette enquête, un exemple de cette situation réside dans le quatrième OMD, qui met l'accent sur la réduction de la mortalité infantile de deux-tiers. Ce repère peut représenter un défi décourageant pour un pays qui a un taux de base de 150 décès pour 1.000, comparé à un pays plus riche dont le taux initial peut être à 24 décès pour 1.000. Le premier est confronté à la tâche de réduction de son taux de 100 décès, tandis que le second a seulement besoin de réduire son taux de 16 dans le but d'atteindre le même repère de deux-tiers. Par ailleurs, le premier OMD — qui vise à réduire l'extrême pauvreté de 50 pour cent — peut de la même manière être plus facilement atteint dans un pays qui a au départ un pourcentage plus bas de pauvreté. Deux pays avec le même taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) sur la même période pourrait finir par diverses réductions significatives du pourcentage de la pauvreté, selon le pourcentage initial de la pauvreté de leurs populations, a indiqué l'étude. Le PIB de l'Afrique a augmenté au taux "parfaitement respectable" de 5,4 pour cent en 2006, selon l'étude — un taux qui, s'il devait être soutenu sur une période de 10 ans, placerait l'Afrique parmi les cinq premiers de tous les taux de croissance sur 10 ans dans tous les pays pendant la période de 1965 à 2005. Pourtant, des dirigeants du monde ont critiqué des pays africains pour être "loin de la croissance annuelle de sept pour cent qui doit être soutenue pour faire une percée importante dans la pauvreté", comme rapporté par le 'Africa Progress Panel', un groupe présidé par Kofi Annan et organisé par Tony Blair suite au Sommet du G8 de 2005 sur l'Afrique. Un taux de croissance de sept pour cent, demandé par le panel, mettrait des pays africains parmi les dix premiers de tous les taux de croissance du PIB sur 10 ans enregistrés à travers le monde depuis 1965, a souligné l'étude.
"Vous demandez à l'Afrique de faire quelque chose qui est presque sans précédent dans l'histoire", a déclaré Easterly. "C'est un bon moyen de prendre le succès et de l'appeler échec". Ce dont on a plutôt besoin est "un modèle descriptif du changement positif" en Afrique, a affirmé Michael Clemens, un homme de recherche au Centre pour le développement mondial, qui a co-sponsorisé le séminaire de recherche du 6 février. Des exemples actuels de changement positif dans le développement africain comprennent non seulement le taux de croissance impressionnant du PIB de la région en 2006, mais également d'énormes améliorations dans la santé infantile au cours des dernières 30 à 40 années, selon Charles Kenny, un économiste principal à la Banque mondiale. Concernant le second OMD — qui demande l'éducation universelle à l'école primaire et secondaire d'ici à 2015 — les progrès de l'Afrique dans l'inscription primaire seraient mieux représentés par une augmentation du pourcentage d'inscription, au lieu d'un objectif "absolu", a dit Easterly. Quand il est ajusté pour montrer le changement de pourcentage à travers le temps, le taux d'inscription converge rapidement vers celui d'autres pays en développement. Ces indicateurs de progrès cachés pourraient être mieux mis en exergue si chaque pays ou région était capable de fixer ses siens propres, des objectifs de développement personnalisés au lieu de se comparer à ce qui devait être des repères combinés sur le plan mondial, a souligné Vandemoortele.
Le Cambodge, par exemple, a ses propres "ODC"(Objectifs du développement du Cambodge), qui sont une adaptation plus modeste des OMD basés sur les circonstances particulières du Cambodge, tandis que les ODV du Vietnam ont mis la barre encore plus haute.
"Aucun stigmate ne devrait s'attacher à la fixation des objectifs nationaux qui sont moins ambitieux que les OMD", a ajouté Vandemoortele.
De plus, certains experts demandent si les OMD actuels devaient être décriés pour avoir utilisé des repères qui accentuent les points faibles de l'Afrique, puisque c'est ce type d'attention même qui attire le plus grand financement pour l'aide.
Selon Danny Leipziger, vice-président de la Réduction de la pauvreté et la gestion économique à la Banque mondiale, "la complication est que les OMD, pour le meilleur ou pour le pire, ont réellement permis à certaines organisations d'aide d'accroître leurs programmes de développement".
Les repères des OMD, qui indiquent une prédiction sombre pour les pays africains, pourraient motiver ces organisations d'aide à financer plus de projets dans la région, a-t-il dit.
Indépendamment du résultat, des experts comme Easterly s'inquiètent que les repères actuels perpétuent une image négative du développement de l'Afrique. Mesurer les progrès de la région en utilisant ces indicateurs "pourrait avoir de conséquences réelles" en termes de démoralisation des dirigeants et des activistes africains, et de découragement de l'investissement privé, a-t-il affirmé. Cette conséquence involontaire pourrait faire plus de mal que de bien — ce pour quoi Easterly en appelle à la communauté internationale de revoir comment les OMD sont mesurés, et de considérer des facteurs tels que la situation inéquitable et des objectifs de développement personnalisés par pays ou région. Un prochain pas clé serait de reconnaître que les repères actuellement en vigueur donnent une représentation déformée de la situation, a souligné Easterly.
"Quand vous êtes dans un trou, la chose la plus importante à faire est d'arrêter de creuser", a-t-il ajouté.

