POLITIQUE-KENYA: Les médias ne sont pas innocents

NAIROBI, 4 fév (IPS) – Les médias étaient en partie responsables du génocide rwandais il y a 14 ans, lequel a fait mourir environ un million de personnes en 100 jours. "Tuez les Inkotanyi [des cafards]!", lançait une station de radio locale comme exhortation à ses auditeurs à ce moment.

"Trente jours en paroles et en images : la réaction des médias du Kenya pendant la crise électorale " — un atelier organisé ici il y a deux semaines par le groupe de plaidoyer des médias 'Internews' basé en Californie — a permis aux professionnels des médias de faire leur "propre audit" du rôle que la presse locale a joué dans les violences post-électorales. L'audit a révélé que la presse — spécialement des stations de radio en langue vernaculaire — serait en parti responsable des violences actuelles déclenchées par l'annonce de la victoire de Mwai Kibaki aux élections du 27 décembre. Ces violences auraient coûté la vie à plus de 1.000 personnes et en auraient déplacé quelque 250.000 depuis l'élection de décembre. David Ochami, un conseiller du Conseil des médias du Kenya, a déclaré à IPS que bien avant que les élections se tiennent, des stations de radio en langue vernaculaire avaient suscité la conscience ethnique parmi les auditeurs "les amenant à soutenir des leaders provenant de leur propre tribu et à entretenir de mauvais sentiments à propos des gens en provenance d'autres communautés". "La haine ethnique que notre radio était en train de propager sur ceux venant de l'extérieur de la communauté était incroyable. Je ne peux répéter aucune de ces expressions à ce forum", a affirmé un journaliste d'une radio en langue vernaculaire. "Ce qui est malheureux est que nous avons laissé ces auditeurs parler de façon ignoble et nous avons ri de cela". "Nous avons pris parti dans la question et nous sommes devenus subjectifs, oubliant notre principe professionnel d'objectivité et de neutralité. En effet, cette polarisation était si mauvaise dans les salles de rédaction que certains journalistes audiovisuels ont refusé de couvrir ou de lire des informations qui n'étaient pas favorables au candidat ou parti qu'ils soutenaient", a indiqué le journaliste.

En fait, en prélude aux élections, la presse locale a envoyé des messages de campagne incendiaires comme des annonces de publicité. "La presse écrite et les médias audiovisuels ont placé l'argent devant la responsabilité, acceptant et relayant des informations haineuses payées", a confié à IPS, Mildred Baraza, une journaliste basée à Nairobi. "Ceci aurait pu inciter l'auditoire, et quand ils ont eu une occasion, ils se sont vengés du fait de ces messages préélectoraux", a-t-elle ajouté. Redemtor Atieno, un autre journaliste basé à Nairobi et qui a également aidé à organiser l'atelier, est confiant que les reportages tendancieux des médias ont contribué à la destruction dans le pays. "Le professionnalisme a été abandonné à son sort comme la tribu et l'appartenance à un parti l'ont emporté. Nous avons déçu notre auditoire en relayant les intérêts des politiciens sans demander l'impact de nos articles", a déclaré Atieno à IPS. Des participants à l'atelier ont également accusé des patrons de presse d'avoir joué un rôle important dans l'encouragement des violences. "Ils se sont intéressés particulièrement à l'un ou l'autre camp du fossé politique", a affirmé un journaliste de 'Kenya Broadcasting Corporation' (KBC), ajoutant que lui et ses collègues voulaient raconter la vraie histoire, mais ils ne pouvaient pas le faire parce que ces papiers pourraient décrire le gouvernement sous un jour défavorable.

"Nous avions de beaux clips et des articles venant du terrain, mais nous retournions dans la salle de rédaction sachant que l'histoire ne serait jamais utilisée", a-t-il dit. Même des patrons de presse privée qui soutenaient divers partis politiques avaient une main dans les histoires qui ont été rapportées. Si c'était à propos du parti qu'ils soutenaient, ils exagéraient l'article et décrivaient généralement les opposants d'une mauvaise manière. "Des organes de presse se sont abstenus de dire la vérité au monde au sujet de ce qui se passait", a indiqué Ochami à IPS. "Il y a une tendance à décrire la situation kenyane comme un problème entre deux groupes ethniques — où un [Kikuyu de Kibaki] est victime de persécutions de la part d'un autre [Luo du leader de l'opposition Raila Odinga]. Tout autre récit du contraire est minimisé et ignoré', a expliqué Ochami. Il y a ceux qui croient que la presse est innocente et que les violences actuelles secouant le pays devaient arriver de toutes les manières — que les inégalités économiques historiques au sein des communautés kenyanes devaient dégénérer à un moment donné. "Le public a donné libre cours à une colère longtemps refoulée. Elle devait exploser, que la presse l'ait encouragée ou pas", a affirmé un journaliste lors de l'atelier. "Plusieurs personnes ont voté l'année dernière pour le changement et c'était un vote de protestation contre des années d'inégalités. Quand ils se sont rendu compte que cela ne se produirait pas quand Kibaki a été déclaré gagnant, ils ont explosé". Mitch Odera, le modérateur de l'atelier et consultant en médias, a dit que l'une des causes de l'instabilité du Kenya est l'immaturité de sa démocratie. "Il n'y a pas eu de démocratie compétitive dans notre pays. Voilà notre problème", a indiqué Odera aux participants à l'atelier. Le gouvernement a également été accusé pour le chaos parce qu'il a mis une interdiction totale pour le direct sur les médias audiovisuels juste après l'éclatement des violences dans le pays.

"L'interdiction ne s'est pas élargie à la presse internationale y compris à l'Internet sur lequel plusieurs Kenyans ont prêché la bonne parole. Ceci a conduit à l'information déformée, d'où la panique et plus de destruction et de morts", a souligné un journaliste de la presse électronique. L'Association des rédacteurs en chef — une organisation des rédacteurs en chef venant de tous les organes de presse — est allée en justice la semaine dernière pour attaquer l'interdiction sur les médias audiovisuels. Des participants à l'atelier ont également entendu des expériences de première main des journalistes qui ont couvert les violences post-électorales. Des professionnels se sont plaints des menaces sur leurs vies et du fait qu'ils se soient sentis séparés du reste du pays.

Quand l'atelier se tenait, des participants étaient tous bien conscients du fait que plusieurs rédacteurs et analystes politiques avaient reçu des menaces de mort pour avoir écrit des articles qui étaient perçus comme défavorables au gouvernement.