GUINEE-BISSAU: Le paradis africain pour des trafiquants sud-américains

LISBONNE, 14 août (IPS) – La Guinée-Bissau est devenue le premier narco-Etat africain, où des trafiquants sud-américains ont établi leur siège et leurs cachettes pour des opérations de contrebande de cocaïne à grande échelle vers l'Union européenne (UE).

L'ancienne colonie portugaise en Afrique de l'ouest est le cinquième pays le plus pauvre du monde, avec un revenu par habitant juste de 856 dollars par an. Cependant, ce pays est inondé d'argent.

Ce flux de richesse ne profite pas aux populations, qui sont habituées à voir des véhicules puissants et coûteux circuler dans les rues de la capitale, Bissau, et des châteaux de grand standing appartenant aux personnes proches du gouvernement, qui de façon mystérieuse sont devenues riches du jour au lendemain. Le littoral de ce petit pays de 36.125 kilomètres carrés et de 1,5 million d'habitants, qui est pratiquement sans surveillance, est devenu le marchepied principal du long trajet de la cocaïne de la région des Andes en Amérique latine vers sa destination au Portugal ou en Espagne.

En réponse aux allégations des activistes et des journalistes au sujet de la complicité entre des personnes à des postes d'influence et des barons sud-américains de la drogue, le président Joao Bernardo Vieira, le Premier ministre Martinho Ndafa Cabi et la ministre des Affaires étrangères Maria da Conceiçao Nobre Cabral ont simplement déclaré qu'ils étaient "prêts à combattre le problème". Un rapport sur le phénomène fait par l'analyste internationale portugaise de renom Ana Dias Cordeiro, publié par le journal lisbonnais 'Publico' le 9 août, indique que le "voile du silence" sur le trafic de drogue en Guinée-Bissau comporte des menaces et des pressions pour les juges "pour ne pas enquêter sur les personnes impliquées dans le commerce de la drogue". "Après deux grandes saisies de la cocaïne dans le pays, en septembre 2006 et en avril 2007, tous ceux qui ont été appréhendés, des militaires et des civils, des Guinéens et des étrangers, ont été relâchés", a écrit Dias Cordeiro. Puis elle a souligné que le directeur de la police judiciaire, Orlando Antonio da Silva, qui a reçu des éloges internationaux pour ses efforts contre les barons de la drogue, a été destitué en juin, et les 670 kilogrammes de cocaïne saisis en septembre 2006 ont disparu du bâtiment public où ils étaient stockés pour être en sécurité, après un épisode "bizarre" où l'armée est intervenue dans l'opération de la police. Dans un entretien avec IPS, le président de l'Association guinéenne de la solidarité sociale, Fernando Ka, un ancien député du Parti socialiste au Portugal, a déclaré que la violence chronique qui a affligé la Guinée-Bissau pourrait ressurgir maintenant, non pas à cause d'une lutte de pouvoir, "mais à cause de l'immense corruption de la classe politique qui devient toujours plus riche". L'avocat et l'activiste, qui détient une double nationalité guinéenne et portugaise, a déclaré que "tant qu'il n'y aura pas une réelle politique de développement pour générer de la richesse pour une population qui vit dans une pauvreté inconcevable, il n'est pas surprenant que des mafias internationales avec leurs complices locaux prolifèrent, prolongeant ainsi la violence qui semble ne pas avoir de fin".

En fait, depuis 1956 où la rébellion armée contre le Portugal, dirigée par le leader guinéen Amilcar Cabral, s'est déclenchée, ayant conduit à l'indépendance de la Guinée-Bissau en septembre 1973 (laquelle a été reconnue par le Portugal l'année suivante), le pays a joui de quelques périodes de stabilité. Dias Cordeiro a indiqué que les quantités exactes ne sont pas connues, mais il est possible que quelque 800 kilogrammes de cocaïne arrivent en Guinée-Bissau chaque nuit, en avion à travers l'océan Atlantique. Interpol estime que 300 tonnes de cocaïne sont trafiquées à travers l'Afrique de l'ouest chaque année, dont la plupart passent par la Guinée-Bissau, en route vers le Portugal et l'Espagne, les principaux points d'entrée en UE. Selon Interpol, des criminels en provenance de trois continents participent à cette vaste opération : Africains, Latino-Américains et Européens. La Guinée-Bissau est un endroit idéal pour des trafiquants de drogue de l'Amérique du sud, dont la plupart sont des Colombiens et des Brésiliens. Ils peuvent opérer facilement dans un pays où la plus grande partie des habitants parle un créole basé sur le portugais, il y a peu d'infrastructures ou d'institutions fonctionnant convenablement, le littoral est principalement sans surveillance et il y a de vastes zones vides. Le contrôle des documents est également fait pour la forme. Des Latino-Américains arrêtés dans le cadre des opérations de police liées à la drogue en 2006 et en 2007 ont été promptement relâchés parce qu'ils travailleraient pour une société de transformation de poisson fictive. En Guinée-Bissau, les trafiquants atterrissent avec des avions assez grands pour voler sur l'océan, chargés de drogue, lesquels continuent jusqu'en Europe, le nouveau grand marché de la consommation de cocaïne. L'utilisation de la cocaïne a triplé en Europe pendant les 10 dernières années, par opposition à sa consommation en baisse aux Etats-Unis, selon l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC). L'homme de science guinéen et professeur Aladje Baldé, président de l'organisation non gouvernementale 'Plan International', a déclaré, dans un entretien avec un journal portugais, que "les trafiquants de drogue ont trouvé un endroit idéal pour transporter de la drogue vers l'Europe, en utilisant la Guinée-Bissau comme tremplin". Ces opérations "impliquent beaucoup d'étrangers qui vivent ici; des Latino-Américains, spécialement des Colombiens, ont une forte présence ici, laquelle s'est sensiblement accrue au cours de l'année écoulée", a ajouté Baldé. Lors de la cérémonie de sa prestation de serment en avril de cette année, le Premier ministre Cabi a promis de lutter contre la corruption et le trafic de drogue pour essayer de restaurer la réputation de son pays à laquelle ces phénomènes ont porté atteinte. Mais le problème "continue et s’aggrave même", a affirmé Antonio Mazzitelli, le directeur de l'ONUDC pour l'Afrique de l'ouest, basé à Dakar, au Sénégal, dans une interview le 9 août avec 'Publico'. "L'information disponible semble indiquer que des avions et des bateaux continuent d’arriver et de décharger des cargos (de drogue) en très grand nombre en Guinée-Bissau", a souligné Mazzitelli. Selon le responsable de l'ONUDC, les saisies de drogue ne sont que "la pointe de l'iceberg" de ce qui se passe en Guinée-Bissau, parce que le commerce de la drogue met "en danger la survie même de l'Etat". Mazzitelli estime que la situation est sérieuse, "parce que de plus en plus d'argent est en train d'être généré par la drogue, et comme le temps passe, les mafias puissantes sont en train d'infiltrer les mécanismes du gouvernement".

"Nous parlons de beaucoup d'argent, dans un pays manquant de ressources", a-t-il ajouté.