DAKAR, 20 juil (IPS) – "Je ne sais pas si un vainqueur sortira de la signature de l'Accord de partenariat économique dans les conditions actuelles, mais je sais sans aucun doute que l'Afrique ne peut pas être la gagnante", déclare Amadou Ba qui préside la division des négociations internationales au ministère sénégalais du Commerce.
S'adressant à IPS à Dakar, Ba qui est impliqué dans les discussions sur les Accords de partenariat économique (APE) aux niveaux national et international, a soulevé un certain nombre de questions cruciales pour soutenir son point de vue. Ces préoccupations étaient semblables à celles exprimées par des organisations africaines de la société civile quand elles se sont rencontrées à Accra, au Ghana, à la fin-juin juste avant le sommet des chefs d'Etat africains de cette année. Des experts sénégalais et des activistes de la société civile disent que la signature de l'APE signifierait la levée de toutes les barrières commerciales sur les produits européens entrant dans les marchés des pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP), et ils craignent l'impact négatif d'une telle décision.
Le Sénégal ne négocie pas avec l'Union européenne (UE) pour son propre compte, mais plutôt dans le cadre du bloc régional de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'ouest (CEDEAO). Un comité national a été mis en place pour suivre les négociations et apprêter les positions nationales à soumettre à la CEDEAO. Ce comité est composé des représentants du gouvernement, des dirigeants de la société civile et des hommes et femmes d'affaires.
"Ce serait une erreur fatale de répéter les fautes commises par nos prédécesseurs", a indiqué Ba, se référant en partie à ceux qui ont négocié l'entrée des Etats africains dans l'Organisation mondiale du commerce (OMC).
Les gouvernements du Sénégal et d'autres pays de l'Afrique de l'ouest sont en train d'exiger que l'UE accepte un moratoire de trois ans afin de préparer le terrain pour les APE et d'aider les Etats et entreprises africains à améliorer leur capacité à faire face à la rude compétition qui interviendra à la suite des APE. Les pays ACP ont déjà accès aux marchés européens à hauteur de 97 pour cent de leurs produits conformément aux arrangements commerciaux actuels; ainsi un changement quelconque du régime commercial ne profitera qu'aux pays de l'UE et à leurs entreprises, a expliqué Ba. Des organisations de la société civile ont lancé une campagne nationale ayant pour thème : "Arrêtez les APE". "La signature des APE engendrera plusieurs chocs à l'économie de ce pays", selon Mame Mignane Diouf, coordinateur du Forum social sénégalais, un mouvement anti-mondialiste.
Il s'est entretenu avec IPS quelques jours avant de présider une manifestation visant à empêcher ces accords d'être signés.
Organisée le 11 juillet, cette manifestation a emmené une poignée de protestataires au cœur de la capitale sénégalaise pour une marche qui a pris fin au ministère du Commerce où ils ont remis un document exigeant un rejet total des APE. Le premier choc le plus dramatique au Sénégal sera la perte en termes de budget national. Le Sénégal, a expliqué Diouf, pourrait voir son budget national réduire de 10 pour cent du fait de la baisse des recettes provoquée par les APE.
Le second choc se fera sentir dans "le secteur agricole et le secteur industriel déjà fragile" du pays, lesquels mourront une fois qu'ils seront confrontés à la concurrence directe venant des grandes firmes occidentales.
Pourtant, L'UE propose "d'aider" à soutenir des industries et sociétés locales à se préparer pour la concurrence une fois les APE signés, a déclaré Louis Michel, commissaire de l'UE pour le développement, dans plusieurs capitales à travers le continent africain. Michel a affirmé que le délai du 31 décembre ne peut en aucun cas être manqué. Concernant la position avantageuse de l'Europe, cette dernière a déjà donné "tout ce qu'elle peut". Récemment à Accra, il a accusé les organisations de la société civile conduisant la campagne de ne pas avoir "la compréhension exacte" de ce que sont les APE.
L'UE a exprimé un soutien avant même que les accords controversés ne se réalisent. Mais la grande question est : Est-ce suffisant? Sera-t-il d'une quelconque utilité en fin de compte? Au Sénégal, ce soutien anticipé se fait à travers l'Agence française pour le développement (AFD) qui a mis sur place un programme national pour aider à renforcer l'économie locale, et en particulier le secteur privé en termes d'amélioration d'infrastructures, de renforcement de capacités et autres. Mais les résultats ne sont pas encore visibles et les opérateurs économiques sont également inquiets, même s'ils ont déclaré qu'ils n'ont pas les mêmes objectifs et la même approche que les organisations de la société civile.
"Ces organisations sont contre la mondialisation et sont en train de dire 'non' aux APE tandis que nous sommes en train de lutter pour la survie de nos affaires", a déclaré à IPS, Yousou Diop, sous-directeur du Conseil national du patronat sénégalais, une organisation non-gouvernementale basée à Dakar.
"C'est vrai que nous ne sommes pas encore prêts et que nous avons des préoccupations sérieuses", ajoute-t-il, expliquant que même dans cinq ans et plus, des entreprises locales n'auront pas atteint le niveau de compétitivité requis pour entrer en concurrence avec les grandes multinationales européennes. Pour la communauté des affaires, le secteur privé local a besoin de "plus de temps" pour être prêt et pour être capable d'affronter les nouveaux défis à venir avec les APE. Autrement, soutiennent-t-ils, toute l'économie sénégalaise s'effondrera, comme celle des autres pays ACP.

