POLITIQUE-COTE D'IVOIRE: Nouvelles incertitudes sur le processus de paix

ABIDJAN, 2 juil (IPS) – En dépit des assurances données par les principaux protagonistes de la crise en Côte d'Ivoire, le processus de paix et de réunification du pays a pris un coup avec un attentat perpétré contre le Premier ministre ivoirien, Guillaume Soro, vendredi dernier à Bouaké, dans le centre.

Ainsi, quatre mois après la signature de l'accord de paix de Ouagadougou, au Burkina Faso, le chemin menant à la réunification du pays et à la réconciliation nationale continue d'être semé d'embûches et d'incertitudes. Les inquiétudes sont d'autant plus grandes que l'attentat s'est produit sur l'aéroport de la ville qui est le siège des Forces nouvelles (FN, ex-rébellion) dont Soro est également le secrétaire général. Le Premier ministre, sorti indemne des tirs de roquettes et d'armes automatiques contre son avion, a demandé dimanche l'ouverture d'une enquête internationale sur les dysfonctionnements du dispositif de sécurité de l'aéroport de Bouaké. Certains chefs des FN accusent les forces de l'Opération des Nations Unies en Côte d'Ivoire (ONUCI) de cette défaillance. Mais le porte-parole de l'ONUCI, Hamadoun Touré, a expliqué que la sécurisation des aéroports ne relevait de leur responsabilité. Pour sa part, Soro a demandé lundi aux uns et aux autres d'abandonner la polémique et de laisser les experts travailler. En attendant, le secrétariat général des Forces nouvelles a annoncé l'arrestation d'une dizaine de suspects sans indiquer leur identité.

Si les supputations vont bon train sur les causes et les commanditaires de l'attentant, des analystes estiment que beaucoup de clauses contenues dans l'accord de Ouagadougou ne sont pas encore mises en œuvre par rapport au chronogramme prévu. Par exemple, la question des grades des soldats de l'ex-rébellion n'est pas encore tranchée afin d'entamer leur intégration dans l'armée régulière et le désarmement des ex-combattants. Certains ex-rebelles ont franchi 11 niveaux en cinq ans, passant du grade de caporal à celui de commandant, une promotion accélérée rejetée par les chefs de l'armée gouvernementale. Pourtant, le regroupement des armes et des ex-combattants est déjà achevé depuis environ deux mois, selon le ministère de la Défense.

Par ailleurs, le processus des audiences foraines et d'identification des électeurs pour les élections — prévues d'ici au début de l'année prochaine — a du mal à démarrer en raison d'un désaccord entre les partis politiques sur la méthode à adopter pour délivrer des cartes d'identité à environ trois millions de personnes sans papier. Toutefois, le redéploiement du personnel de l'administration territoriale et du système judiciaire est en cours depuis quelques semaines. Survenu au moment où des négociations se déroulent pour désamorcer ces dernières étapes cruciales, l'attentat, qui a visé l'avion du Premier ministre, a tué quatre se ses proches et fait une dizaine de blessés. Portant, selon des sources gouvernementales, Soro allait présider l'installation des magistrats pour les audiences foraines dans les anciennes zones sous contrôle rebelle. Si les responsables des ex-rebelles refusent d'attribuer cet attentat à un désaccord en leur sein, beaucoup d'Ivoiriens pensent le contraire. “C'est tout un symbole que d'attendre le redéploiement de la justice pour fomenter cette tentative d'assassinat”, déclare à IPS, Fabien Krimo, un enseignant-chercheur dans une université privée d'Abidjan, la capitale économique ivoirienne. “A qui peut donc profiter le crime?”, interroge-t-il.

Selon Krimo, “il n'est pas question de chercher loin les raisons d'un tel acte, dans la mesure où cet attentat découlent bien du fait que tous les esprits n'ont pas encore accepté l'accord de paix en cours. Et c'est une erreur que de faire croire que c'est un acte isolé ou des soubresauts”. “C'est sans doute une alerte, et elle est à prendre au sérieux. Pour cela, il faut se donner le temps de chercher à savoir pourquoi il y a encore des personnes réticentes à l'accord de paix. Car si on en arrive à un attentat, c'est parce que des attentes et autres revendications n'ont pas été satisfaites”, explique-t-il.

Un chef de guerre rebelle, dans le centre-ouest du pays, indique à IPS sous le couvert de l'anonymat que “le rapprochement entre notre secrétaire général (Soro) et le président (Laurent) Gbagbo n'est pas de notre goût. L'objectif en prenant les armes était de chasser (du pouvoir) ce monsieur Gbagbo, et on nous demande aujourd'hui de le recevoir dans notre fief sans que nos revendications de départ aient été satisfaites. C'est inacceptable!” Une visite du président ivoirien était annoncée initialement pour le 5 juillet à Bouaké — la première depuis le début de la crise en 2002 –, en compagnie du facilitateur de l'accord de Ouagadougou, le président burkinabé Blaise Compaoré et d'autres chefs d'état africains de retour du sommet de l'Union africaine en cours cette semaine à Accra, au Ghana, un pays voisin de la Côte d'Ivoire, en Afrique de l'ouest. Le président ivoirien a annoncé le report de la visite.

Depuis le 19 septembre 2002, la Côte d'Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays. A cette date, des soldats avaient pris les armes pour, disent-ils, lutter contre l'exclusion présumée des populations de cette partie du territoire.

Après cinq années de crise marquées par des échecs répétés des solutions proposées par différentes médiations, c'est finalement un dialogue direct entre Gbagbo et Soro à Ouagadougou qui a abouti, le 4 mars, à un accord accepté par les principaux protagonistes. En juin, la première réunion du Cadre permanent de concertation tenue à Yamoussoukro, la capitale politique ivoirienne, avait prévu les élections présidentielles au premier trimestre de 2008. Mais l'attentat de Bouaké pourrait tout remettre en cause, estiment des analystes.

“Guillaume Soro a longtemps joué les équilibristes entre la Primature (cabinet du Premier ministre) et ses hommes qui n'ont jamais accepté son choix. S'il retourne sa veste, on reviendra à la case départ, et s'il continue, il ne sera pas à l'abri d'un coup de force”, affirme à IPS, Amandine Kouamé, la présidente de SOS Nouvelle vision, une organisation non gouvernementale basée à Abidjan.

“Nous avions l'impression d'avancer, mais en fait, on tournait en rond. Maintenant, ce sera le coup d'arrêt parce qu'il faudra faire une pause pour réfléchir sérieusement et éviter le pire dans les semaines à venir”, prévient-elle.

Néanmoins, au lendemain de l'attentat de Bouaké, les responsables des ex-rebelles et le camp présidentiel ont affirmé leur volonté de poursuivre l'application de l'accord de Ouagadougou. Dans un entretien avec la télévision nationale ce week-end, le président Gbagbo avait déclaré : “La paix n'arrange tout le monde, mais cet attentat ne nous gêne pas. Tout le programme est maintenu et nous irons au bout avec le Premier ministre”. “Il n'y a pas de raison de croire que le processus ne peut aller à son terme. D'ailleurs, l'événement de Bouaké peut aussi permettre d'accélérer les choses, notamment la question du désarmement”, indique Krimo. “Aujourd'hui, le Premier ministre a intérêt à vite désarmer les combattants pour que soit redéployées l'administration et surtout l'armée. Car la confiance ne règne plus dans son camp”.

A Korhogo, une ville du nord, les incertitudes sur le processus n'arrangent pas les choses. “Je me demande si nous ne sommes pas habités par la malédiction”, s'interroge Amie Touré, une commerçante. “Jamais la paix n'a été si proche et tout d'un coup, on se retrouve cinq ans en arrière. Alors, on en sortira jamais”. Elle appelle ceux qui refusent la paix à “ôter leur masque et à s'afficher pour exprimer leurs besoins”. Les populations “sont lassées de deux pas en avant, un pas en arrière et d'une situation de ni paix ni guerre”, ajoute Touré. Pour Mamadou Ouattara, un mécanicien ex-combattant à Korhogo, “beaucoup d'entre nous n'ont pas encore compris que l'issue de la crise ne se trouve pas au bout du fusil. Quel que soit ce qui adviendra, c'est dans le dialogue que nous aurons la paix”, dit-il.