KIGALI, 20 juin (IPS) – En application d'une loi sur l'environnement pour préserver le lac Kivu de la pollution, le gouvernement du Rwanda a fait déguerpir, au début de ce mois, 364 familles comptant 1.800 personnes habitant ou pratiquant des activités agricoles à cinq mètres des bords de ce lac situé dans l'ouest du pays.
Des experts estiment que la décision vise notamment à protéger la diversité piscicole et la flore du lac Kivu contre un désastre écologique. Ce lac de l'Afrique centrale, situé à la frontière entre le Rwanda et la République démocratique du Congo, sur une superficie de 2.700 kilomètres carrés, recèle environ 55 milliards de mètres cubes de méthane et quatre fois plus de dioxyde de carbone. Le gouvernement avait annoncé depuis deux mois son intention de déguerpir cette population des abords du lac. Mais la plupart des communautés se plaignent, affirmant qu'on ne leur avait pas accordé un délai suffisant pour se préparer au relogement. Toutefois, malgré une contre-partie constituée d'une vache laitière offerte à chaque ménage délogé, les populations concernées dénoncent un excès de zèle de la part des autorités qui, selon les victimes, les forcent à quitter leurs anciennes terres sans aucune une autre alternative pour une nouvelle réinstallation.
Sylvestre Munyalibanje, un agriculteur quadragénaire, père de six enfants, est aujourd'hui obligé de quitter son domicile pour aller s'installer ailleurs loin des eaux du lac, après avoir été exproprié de la quasi-totalité de sa terre dans le district de Rutsiro, aux abords du lac Kivu, à l'est de Kigali, la capitale rwandaise. “Je ne pense pas que notre expropriation vise à protéger les écosystèmes marins. Je trouve que cela constitue une autre manière de nous faire céder nos terres aux personnes nanties qui veulent y mener d'autres travaux touristiques aux abords du lac”, déplore Munyalibanje, dénonçant l'excès de zèle des pouvoirs publics dans la mise en application de cette mesure.
“On peut se réjouir que chaque ménage exproprié ait reçu la contre-partie d'une vache laitière. Mais nous n'avons pas des espaces où nous allons pratiquer l'élevage. Le statut des habitations dans lesquelles nous avons été relogés reste médiocre et précaire”, explique Munyalibanje à IPS. “Nous n'avons pas le choix, et c'est ainsi que les pouvoirs publics ont voulu agir”. La population rurale délogée exprime également son inquiétude et son mécontentement par rapport à la surenchère qui risque de ne pas garantir la transparence dans l'attribution de nouvelles parcelles.
“On nous a chassés sans autre voie de sortie de la terre que nous avons héritée par la tradition orale de nos ancêtres. Nous avons toujours été les gardiens de cette propriété foncière et nous avions…l'obligation de la protéger en faveur des générations futures”, affirme, pour sa part, Elias Nsanzuwera, un paysan de 30 ans environ, originaire de Karongi, dans l'ouest de ce pays des Grands Lacs.
Mais ces affirmations sont contredites par Christophe Bazivamo, ministre rwandais des Terres, de l'Environnement, des Forêts, de l'Eau et des Mines.
“Le gouvernement rwandais envisage d'autres alternatives pour parer au désastre écologique découlant des différents types de pollution dans le lac Kivu. Nous avons désormais une chance inouïe de nous asseoir tous à la même table et mettre en place un mode de gestion où tous les intervenants ainsi que d'autres populations locales concernées pourraient trouver leurs besoins”, a déclaré Bazivamo à IPS. “Nous devons rester vigilants et continuer à protéger les lacs pour les générations futures”. Entre autres stratégies envisagées pour cette protection des lacs, il a évoqué mesures visant à séparer les égouts d'eaux usées des égouts d'eau de pluie. Et grâce aux travaux communautaires, il est prévu également la culture prochaine des plantes fourragères dans cette zone du lac. Il est prévu aussi une campagne visant l'élimination des jacinthes d'eau douce pour lutter contre la pollution des eaux.
Pour se donner les moyens administratifs et juridiques de sa volonté de préserver les lacs, le gouvernement rwandais a prévu des dispositions rigoureuses pour l'application de la loi sur l'environnement. “Cette loi définit notamment les conditions selon lesquelles les communautés doivent cohabiter et utiliser certaines zones protégées, ou simplement les rapports entre l'écosystème et les hommes”, a expliqué aux journalistes, Rose Mukankomeje, directrice de l'Office rwandais chargé de la protection de l'environnement.
“Ce processus de réinstallation devra s'achever dans une période de six mois”, a annoncé Mukankomeje, à l'occasion du lancement de la semaine environnementale au Rwanda et de la Journée mondiale de l'environnement, le 5 juin.
Selon Mukankomeje, cette action constitue une étape décisive pour le Rwanda dans la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) des Nations Unies pour l'environnement, fixée en 2015. Le 7ème OMD recommande aux Etats d'assurer un environnement durable en inversant la tendance à la déperdition des ressources environnementales.
Mais un activiste de la société civile basé à Kigali, qui a requis l'anonymat et qui est coordinateur d'une organisation non gouvernementale spécialisée dans la conscientisation et la sensibilisation des communautés à la protection de l'environnement, explique à IPS : “Il ne faudrait pas imputer uniquement la responsabilité de la destruction l'environnement aux populations pauvres. Les pouvoirs publics doivent être conscients que la plupart des communautés rurales sont pauvres”.
“Il faudrait chercher d'abord à éliminer ce fossé qui sépare les riches et les pauvres qui n'ont pas d'autres sources de revenus… Mais il suffit de faire preuve de leadership, d'ouverture d'esprit et d'avoir une vision globale des choses”, affirme l'activiste. “Jusqu'aujourd'hui, le gouvernement rwandais a démontré ces qualités nécessaires à une gestion intégrée des écosystèmes marins, mais il est important qu'il y ait d'abord une consultation de la population avant la mise en application d'une telle décision concernant leur délogement”.
Mais cette opinion est contestée par le ministre rwandais de l'Environnement. “Ce délogement a été mené avec le concours des autorités locales, et la population a été suffisamment consultée pour coopérer dans cette action”, a affirmé Bazivamo aux journalistes.
“L'heure est venue pour le Rwanda d'appliquer rigoureusement la loi portant sur la protection environnementale. Le désastre écologique, qui pèse sur les régions riveraines du lac Kivu, interpelle tout un chacun afin de parer à une éventuelle menace humanitaire”, a-t-il ajouté.

