FREETOWN, 6 juin (IPS) – C'est l'argent de Charles Taylor qui aurait servi à acheter les fusils utilisés par la faction rebelle pour tirer le premier coup de feu ayant déclenché la guerre civile dévastatrice de la Sierra Léone en 1991 — un conflit qui a coûté la vie à la fille en état de grossesse de Mustafa Mansaray.
Comme la barbarie se répandait, Mansaray a vite perdu ses mains à cause des rebelles. Mais ce n'était pas la douleur d'avoir eu les bras coupés qui le faisait pleurer — c'était plutôt le fait d'entendre les cris des 50 personnes qui brûlaient dans une maison fermée derrière lui.
Vivant dans une modeste maison dans un camp pour blessés de guerre dans la banlieue de la capitale, Freetown, il se bat à s'occuper de ses six enfants restants et de sept orphelins adoptés. Mansaray était autrefois fermier, mais ses bras amputés signifient qu'il doit désormais abandonner l'entretien d'un petit jardin potager derrière sa maison à d'autres membres de sa famille.
L'on pourrait penser que très peu de personnes se soucieraient plus que Mansaray de voir Taylor devant un tribunal international.
L'ancien président libérien est accusé de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité — ceci en raison du fait qu'il porte la plus grande responsabilité dans les atrocités qui ont été commises en Sierra Léone voisine à partir de 1996, en soutenant les rebelles du Front révolutionnaire uni (RUF) en échange des diamants conflit. Son procès était supposé démarrer lundi à La Haye, aux Pays-Bas; toutefois, Taylor est en train de boycotter l'audience, prétendant que l'on ne lui aurait pas donné les moyens de se défendre convenablement. Pourtant, ces événements importent peu aux yeux de Mansaray. Avec Taylor loin de la Sierra Léone, Mansaray est simplement préoccupé par la manière dont il survivra dans un pays où 70 pour cent de la population vit avec moins de deux dollars par jour, selon le Rapport sur le développement humain de 2006 — réalisé par Le Programme des Nations Unies pour le développement. Ici, la vie quotidienne se heurte aux défis d'un pays qui continue de lutter pour sortir de son passé violent. La plus grande majorité de cette nation d'Afrique de l'ouest vivent sans électricité ou sans eau potable. Le chômage est élevé et la pauvreté galopante. Ce n'est pas surprenant que la Sierra Léone ait été classée deuxième sur 177 pays en partant du bas dans l'Index de développement des Nations Unies de l'année dernière. Edward Jombla, le coordinateur national du Réseau ouest-africain pour la restauration de la paix (WANEP) déclare : "Bien sûr, le procès de Charles Taylor est important pour nous. Mais les gens essaient également de vaquer à leurs occupations quotidiennes".
Quand la guerre a pris fin en 2002, le gouvernement de la Sierra Léone et les Nations Unies ont adopté la résolution 2000 de l'ONU instituant un Tribunal spécial indépendant de la Sierra Léone pour juger ceux qui portent la principale responsabilité des crimes commis au cours du conflit. La guerre civile s'est éternisée pendant plus d'une décennie marquée par l'esclavage sexuel, le recrutement des enfants soldats et l'amputation des membres aux civils. Le tribunal a inculpé Taylor en 2003 et il a été arrêté l'année dernière au Nigeria où il vivait en exil, ce qui a suscité aussi bien des acclamations dans les rues de Freetown que l'anxiété à propos de l'instabilité que sa présence pourrait occasionner dans la ville. Cette possibilité de soulèvement serait à l'origine du transfert du procès à La Haye.
Taylor avait lancé une rébellion en 1989 dans son pays à la tête du Front national patriotique du Liberia. Il est devenu président en 1997 — poste qu'il occupait jusqu'en 2003. Il a été rapporté également qu'il a ébranlé la sécurité en Guinée et en Côte d'Ivoire. Selon Christopher Staker, le procureur adjoint du Tribunal spécial, le procès de Taylor crée un précédent. “Nous avons une personne qui était président d'un pays au moment où des événements en question. Et le fait qu'une personne de ce rang ait été convoquée pour répondre devant un tribunal des faits qui se sont produits pendant qu'il était en fonction est la preuve tangible que nul n'est au-dessus de la loi”. Cet avertissement contre l'impunité doit retentir au-delà des murs du tribunal de La Haye, particulièrement en Afrique. “Si tu es un chef de l'Etat et pour la première fois dans ta région tu vois un (ancien) chef d'Etat inculpé, c'est un signal fort”, déclare Binta Mansaray, une coordinatrice sociale près au Tribunal spécial. Mais tandis que l'importance internationale de ce procès semble être claire, sa signification dans l'aide qu'il pourrait apporter à la Sierra Léone pour sortir des années de guerre l’est moins — particulièrement après une série de découragements enregistrés au Tribunal spécial. L'inculpation de Sam Hinga Norman, leader des Forces de défense civile et héros de guerre vénéré dans certains quartiers, a scandalisé beaucoup de personnes en Sierra Léone, encourageant le cynisme au sujet du rôle que le tribunal joue dans la recherche de la justice. Les Forces de défense civile ont soutenu le président Ahmad Tejan Kabbah contre le RUF. Parmi les 13 personnes inculpées par le tribunal à ce jour, cinq sont considérées comme les figures principales du conflit. Trois d'entre elles sont actuellement décédées et une autre a disparu; nul ne connaît son sort.
“Les gens n'ont plus confiance en ce Tribunal spécial parce que les grands inculpés ne sont plus là”, affirme Jombla. “Taylor représente l'espoir de restaurer la dignité (du) et le respect pour le tribunal”. Néanmoins, quand le procès de Taylor a été transféré à La Haye, une bonne partie de l'intérêt y afférent s'est envolée. Et ce transfert menace de minimiser l'une des raisons principales pour lesquelles le Tribunal spécial a été d'abord installé en Sierra Léone : rendre la justice accessible à ceux qui ont été les plus affectés par la guerre. Des journalistes et des membres de la société civile iront aux Pays-Bas, et on envisage de projeter des extraits du procès en Sierra Léone grâce aux unités de vidéo mobile. Néanmoins, le vide géographique sera difficile à combler. Quelle que soit l'issue de ce procès et celle d'autres — dont le premier a commencé en 2004 — ils ne constituent qu'une portion de l'effort total déployé pour aider à reconstruire la Sierra Léone. “Le tribunal n'est pas une solution…il n'abordera pas les problèmes qui ont conduit à la guerre”, estime Alex Macavorey, qui a échappé de justesse aux rebelles et qui travaille à présent avec des réfugiés. Plusieurs personnes ont beaucoup apprécié la Commission vérité et réconciliation qui a débuté ses audiences en 2003, pour jeter la lumière sur les vraies causes de la guerre — la marginalisation des jeunes et des femmes, la corruption et le manque d'accès à la justice — et pour faire des recommandations sur la manière d'aborder ces questions.
Mais il en résulte une frustration du fait de l'échec du gouvernement à mettre en œuvre la grande majorité des propositions émises par la commission. Et beaucoup pensent que le potentiel d'instabilité et de conflit restera en place tant que les facteurs qui sous-tendent la guerre ne seront pas abordés. “Nous avons une paix relative”, explique Macavorey. “Mais nous n'avons pas de paix absolue”.

