ENERGIE-TCHAD: Responsabilité des compagnies pétrolières face aux populations

N'DJAMENA, 21 mai (IPS) – “Les conditionnalités de l'accord entre le Tchad et la Banque mondiale sur l'exploitation du pétrole stipulent que le Tchad se doit de bien gérer ces ressources et protéger l'environnement. Aujourd'hui, les manguiers ne donnent plus de fruits”, s'insurge le député Ngarléjy Koji Yorongar, un farouche opposant au pouvoir tchadien.

“Les gens souffrent de la toux due à la poussière soulevée par les milliers de véhicules qui circulent tous les jours, nuit et jour, dans la zone. Les maladies de peau et celles des yeux qui frappent de plein fouet la population ces derniers temps sont les conséquences des gaz déversés dans l'atmosphère par les torches des puits de pétrole. Les gens mourront comme des mouches”. Yorongar a ajouté, furieux, dans un entretien avec IPS vendredi : “Nous allons attraire en justice, devant le Tribunal pénal international, la Banque mondiale, le Consortium pétrolier et le gouvernement tchadien pour crime contre l'humanité et génocide”. "Ce qui se passe dans la zone pétrolière (au Tchad) est pire que ce que vivent les habitants du Delta du Niger (au Nigeria). Regardez! Bébédja a été détruite à 95 pour cent par une tornade, plus de 20 personnes ont trouvé la mort dans la catastrophe, plusieurs centaines sont blessées", a-t-il déclaré.

Yorongar, qui est le député de Bébédja, la capitale de la région pétrolière dans le sud du Tchad, affirme que la même catastrophe a provoqué également des handicapés à vie et plusieurs milliers de sans abri. "Cette tornade est la conséquence logique de la destruction de l'environnement à cause de l'exploitation du pétrole", a-t-il indiqué, ajoutant que "Ces catastrophes ne se sont jamais produites avant". La ville de Bébédja a été ravagée il y a deux semaines par un vent très fort qui a tout détruit sur son passage. La ville est aujourd'hui en ruines, comme si elle avait subi un bombardement aérien. Plusieurs organisations humanitaires dont la Croix-Rouge ont débarqué dans la zone pour secourir la population. Le gouvernement tchadien, devant l'ampleur de la catastrophe, avait dépêché quatre ministres dans la zone.

“L'année dernière, c'est une inondation qui a failli rayer de la carte Bébédja et ses environs. Cette année, c'est une bourrasque qui rase la ville telle une bombe. Les habitants de la zone pétrolière sont des condamnés à mort”, lâche Yorongar, en colère. Yorongar est allé plusieurs fois au Nigeria apporter son soutien aux populations Ogoni du Delta du Niger qui se révoltent contre les compagnies pétrolières installées dans leur région sans chercher à la développer. Le leader Ogoni, Ken Saro Wiwa, assassiné en 1995 par l'ancien dictateur nigérian Sani Abacha, était un des amis de l'opposant tchadien. Selon Noël Nodjitoudji, de la cellule Environnement et sécurité routière du ministère tchadien des Infrastructures, “La création de nouvelles routes, par les compagnies pétrolières, a eu un impact négatif sur l'environnement dans la zone pétrolière. La circulation intense des véhicules des compagnies pétrolières sur ces routes non bitumées, soulève beaucoup de poussière. Ce qui entraîne une pollution atmosphérique locale”. “Cette pollution a entraîné une baisse de productivité remarquable des champs de mil et des arbres (fruitiers) de la région. Cette baisse résulte du dépôt de poussière sur les feuilles, ce qui empêche la photosynthèse nécessaire à tout le métabolisme de la plante”, ajoute-t-il. “A la longue, la zone enregistrera beaucoup de maladies pulmonaires, à la limite cancérigène”, prédit Noudjitoudji qui révèle que pour les forages, les compagnies utilisent des produits toxiques pour humidifier le sol. “Cette terre, souillée par ces produits toxiques, est ensuite 'végétalisée' par une couche de terres arables. Or ces produits toxiques peuvent s'infiltrer et contaminer la nappe phréatique”. Un point de vue largement partagé par Abderamane Mahamat Abderamane, chef du projet POPs (Polluants organiques persistants) et Point focal des substances chimiques au ministère de l'Environnement et de l'eau. “Dans l'exploitation du pétrole, beaucoup de produits chimiques tels que la soude sont utilisés”. “Nous avons reçu, ces derniers jours, de la part des autorités compétentes, une nouvelle liste des produits chimiques que les compagnies pétrolières feront venir dans le cadre de l'exploitation. Nous identifierons ceux qui sont toxiques et nous les signifierons à qui de droit”, a-t-il indiqué à IPS.

En plus des catastrophes récurrentes ces dernières années dans la zone, IPS a constaté sur le terrain l'absence d'infrastructures adéquates pour les populations. En dehors de quelques compensations dites communautaires qui se traduisent par quelques petites salles de classe et des dispensaires, les habitants de la région pétrolière vivent dans un grand dénuement. La plupart des élèves prennent les cours, dans les villages, souvent sous de gros arbres ombragés, les plus chanceux sous des hangars de fortune en paille. L'eau potable manque presque partout. Barthlémy Natoingar Baïnoudji, le préfet de la province de Nya dont le chef-lieu est Bébédja, a reconnu ces manquements mais pour lui, il est très tôt de sentir les retombées de l’exploitation pétrolière. “Quand on plante un arbre, on attend quelques années pour manger son fruit”, a déclaré, à la presse, le préfet qui est le représentant du gouvernement dans la région. Le Tchad est entré dans le cercle des pays producteurs de pétrole depuis 2003. Ce pétrole est exploité par un consortium composé des compagnies américaines Chevron et Esso et de la malaisienne Pétronas. Ce pays d'Afrique centrale produit actuellement 220.000 barils par jour. Le pétrole est transporté par un pipe-line de 1.070 kilomètres, qui relie les champs pétrolifères du sud du Tchad au terminal de Kribi, un port du Cameroun. Aux termes d'une loi portant “Gestion des ressources pétrolières”, modifiée depuis le début de l'année par le gouvernement tchadien à cause de son caractère contraignant, cinq pour cent des recettes pétrolières devraient revenir à la région productrice. Selon le gouvernement, cet argent a déjà servi à la construction des marchés de Bébédja et de Doba, mais également du Lycée de Doba ainsi qu'à la réalisation d'autres projets dans la zone.