Q&R: "Un film, je le fais avec les gens, pas sur eux"

GENEVE, 17 mars (IPS) – Le célèbre réalisateur cambodgien Rithy Panh, rescapé des camps khmers rouges au Cambodge, ne cesse d'arpenter son pays pour mettre en images les douleurs des laissés-pour-compte. Son dernier film, “Le papier ne peut envelopper la braise”, est un vibrant plaidoyer pour toutes les jeunes filles forcées de vendre leur corps contre des miettes.

Panh est l'un des rares artisans de la mémoire du Cambodge actuel. Il a onze ans quand les Khmers rouges prennent le pouvoir en 1975. Il survivra aux camps, mais perd toute sa famille. Réfugié en France en 1980, il choisit d'étudier le cinéma. Dix ans plus tard, il signe son premier documentaire Site II. Depuis, chacun de ses films raconte une réalité de ce Cambodge meurtri, désorienté et amputé de plus de 1,5 million de ses citoyens. Des documentaires comme “La terre des âmes errantes” et “Les artistes du théâtre brûlé”, ou des fictions telles que “Les gens de la rizière” et “Un soir après la guerre”. Dans S21, la machine de mort khmère rouge, trois des sept survivants de la tristement célèbre école de Tuol Sleng, où ont été torturées et exterminées 17.000 personnes, confrontent leurs anciens bourreaux. Sa toute dernière œuvre, “Le papier ne peut envelopper la braise”, met en scène la parole intime de sept jeunes filles forcées de se prostituer à Phnom Penh, la capitale cambodgienne. Le réalisateur a accepté de venir projeter son film à Genève le 8 mars, en hommage aux femmes du monde entier. Et il en parle dans une interview avec Carole Vann*.

Q: Pourquoi vous êtes-vous déplacé jusqu'à Genève pour montrer ce témoignage? R: Les films ne changent pas le monde. Je ne serais pas venu si ce n'était pas la Journée de la femme. Mais là, je trouvais important que les types dans les bâtiments d'à côté, ces gars de l'ONU viennent voir et écouter. Ce film ne parle pas seulement des femmes du Cambodge, mais aussi d'Afrique, d'Europe de l'est.

Da, Mab, Phirom, Môm, ces toutes jeunes prostituées se confient si intimement… Q: Comment avez-vous fait? C'est lié à la manière dont je tourne. Un film, je le fais avec les gens, pas sur eux, et ils le saisissent très vite. Ces filles savaient qu'on n'était pas là juste pour prendre quelque chose d'elles, contrairement aux hommes qu'elles rencontrent. Et on avait le temps avec nous, le tournage a duré un an et demi. Jour après jour, on s'adaptait. Si elles n'allaient pas bien, on ne filmait pas. On n'était là ni pour les manipuler, ni les piéger, ni les exhiber. C'est capital que ces petites gens aient un espace de parole. Souvent, on montre des images où le client est masqué, mais pas elles. Et on parle à leur place. Ou alors on utilise une caméra cachée sous prétexte de dénoncer. Mais ça ne montre que le côté sensationnel et ça a l'effet inverse.

Ce qu'elles disent est si percutant! On m'a souvent demandé si j'avais écrit les paroles. Cette question est très inquiétante car elle sous-entend que les pauvres ne peuvent pas avoir une réflexion.

Q: Dans le film, on entend la voix de la maquerelle. Elle n'a pas posé de problèmes? R: Cette maquerelle a été particulièrement compréhensive à mon égard. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être au fond d'elle-même, en tant que femme, elle sait ce que ça veut dire pour ces filles de livrer leur corps ainsi…

Q: Plusieurs des filles se montrent très critiques envers les organisations non gouvernementales (ONG).

R : Il faut voir les choses en face. Il y a plus de 1.000 ONG au Cambodge. Or combien d'entre elles font vraiment quelque chose de valable? C'est une jungle et le gouvernement ne fait rien pour les coordonner. Certaines font un travail remarquable. Mais beaucoup n'assurent pas de suivi. Juste donner du boulot à une fille qui a vu son humanité partir jour après jour, cela ne lui permet pas de redevenir comme avant.

Q: Beaucoup d'ONG prônent un travail de réconciliation dans le pays.

R: C'est surtout parce que les gouvernements débloquent les fonds pour ce genre de projets. Mais comment est-ce possible de parler de réconciliation alors qu'il n'y a pas encore eu de justice? Cela n'a pas de sens tant que l'impunité domine. Il faut juger les responsables pour donner la possibilité aux générations futures de reconstruire le pays.

Q: On parle de responsabilité collective. Etes-vous d'accord ? R: C'est à la mode de mettre victimes et bourreaux dans le même paquet, comme si c'était pareil. Mais c'est une grave erreur. Je ne suis pas un bourreau! Et les responsables doivent être désignés correctement.

Q: L'ONU ne reconnaît pas qu'il y a eu génocide au Cambodge. Cela vous affecte-t-il? R: C'est un crime contre l'humanité, alors. C'est tout aussi grave. Il faut juste rappeler qu'à l'époque, ils nous ont atteints au-delà de la mort. Ils ont détruit tout ce qui fait qu'on est humain.

* Carole Vann est journaliste à InfoSud, une agence de presse suisse basée à Genève. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre InfoSud et IPS.