COTONOU, 1 fév (IPS) – Aussi inimaginable que cela paraisse, on spécule sur les parcelles au Niger, grand pays désertique ouest-africain, dont la plupart des terres étaient inutilisables il y a 30 ans, mais qui font aujourd'hui l'objet d'un marché foncier jamais rêvé.
Le système se passe un peu comme à la bourse : on achète des terres agricoles dures et peu propices à toute culture, donc invendables, on les restaure grâce à des techniques aujourd'hui bien maîtrisées par les populations nigériennes — comme les demi-lunes, les cordons de pierre, les cuvettes de plantation — puis on les revend à prix d'or. L'information sur cette spéculation foncière dans le Sahel a été révélée, en filigrane, en février 2005 déjà, par le rapport de l'Afrique de l'ouest sur la mise en œuvre de la Convention contre la désertification qui, se fondant sur l'exemple des "marchés de terres dégradées au Niger", concluait au succès des actions de lutte contre la désertification dans toute l'Afrique de l'ouest. "Lutter contre la désertification est possible et c'est la raison pour laquelle sont nés les marchés de terres dégradées au Niger", révélait le rapport. Un peu plus d'une année plus tard, en septembre 2006, réunis en atelier de restitution à Niamey, des spécialistes africains et occidentaux de la désertification, ont rendu public un autre rapport, intitulé "Etudes Sahel", qui donnait plus de détails sur le phénomène. "Une parcelle achetée à 50.000 francs CFA (100 dollars) est revendue, après récupération, à 150.000 FCFA (300 dollars) deux années après, soit à trois fois son prix d'achat". Dans les années 1980, bien avant le début de cette spéculation foncière, les terres de plateau n'intéressaient personne au Niger. Mais, le développement des techniques de récupération des terres dégradées a précipité leur appropriation et créé un véritable marché boursier autour de cette ressource. Ce marché foncier très florissant traduit, en réalité, le succès des politiques de lutte contre la désertification au Niger. Il est simplement à déplorer que ce marché fonctionne aux dépends des plus pauvres et plus vulnérables. On assiste, en effet, à une stratégie d'accumulation foncière par les plus nantis. Ce sont eux qui achètent les terres auprès des paysans sans ressources et les revendent à prix d'or, après récupération. La réhabilitation des terres a surtout créé une autre race de travailleurs, pour ne pas dire un nouveau métier dans les villages nigériens : celui de récupérateur de terres. De nombreux paysans se sont spécialisés dans ces techniques de récupération des terres. Ils vendent leurs services dans leur village ou dans les villages voisins, surtout que la demande de cette main d'œuvre spécialisée devient de plus en plus grande. Le travail, révèle "Etudes Sahel", se paie plutôt bien au regard du niveau de vie au Niger, classé pays le plus pauvre au monde selon le rapport 2006 du Programme des Nations Unies pour le développement sur l'indice de développement humain. La journée de travail d'un récupérateur de terres se paie à 1.000 ou 1.500 FCFA (deux ou trois dollars) par ouvrier et le travail s'étale pratiquement sur toute l'année. Aussi, de nombreuses activités artisanales ont été créées pour accompagner les besoins de réhabilitation des terres : fabrication de charrues, de pelles, pioches, marteaux, et plusieurs autres outils utilisés dans la récupération des terres. L'exploitation des ressources végétales se développe, comme la vente de fourrage ou de bois de chauffe, générant des revenus non négligeables pour les paysans. "Le petit commerce s'est développé dans tous les villages. Les femmes en particulier développent, à côté de l'agriculture, des activités parallèles qui leur génèrent des revenus : vente de bois, plats cuisinés, beignets, etc.", indique Etudes Sahel. "Etudes Sahel" intervenait après deux autres études du genre qui avaient déjà noté des résultats encourageants sur le plan de la conquête de l'espace vital par des populations menacées par l'avancée du désert. En 1989, une étude intitulée 'Rochette' avait recensé toutes les expériences qui se menaient dans cinq pays d'Afrique de l'ouest, dont le Niger, au sujet de la récupération des terres. Elle avait conclu que "des techniques de récupération des terres existent, sont parfois bien maîtrisées à l'échelle locale par les populations, et ne demandaient qu'à être soutenues par les pouvoirs publics". Dix années après, en 1999, le Comité inter-Etats de lutte contre la sécheresse au Sahel (CILSS) organisait à Koudougou, au Burkina Faso, un atelier régional sur les expériences de gestion des ressources naturelles dans les pays du Sahel. Cet atelier a conclu que "le soutien aux programmes de gestion des ressources naturelles et de lutte contre la désertification est non seulement souhaitable, mais aussi nécessaire". Ces résultats positifs de lutte contre la désertification ont été rendus possibles grâce à plusieurs projets de gestion des ressources naturelles initiés dans les années 1980 et 1990 comme le Projet intégré Keita (PIK), le Projet de développement rural de Tahoua (PDRT) et le Programme spécial national/FIDA, phase I (PSNI). D'autres projets du genre ont suivi. En 2002, dans le village de Lougoum, dans le centre du pays, un programme avait permis de remettre en culture 3.000 hectares de terres. En novembre 2005, le Niger a lancé un autre programme de 1,1 milliard de FCFA (environ 2,200 millions de dollars) pour la "restauration de 8.000 hectares de terres agricoles rognées par les sables, soit 1.000 hectares dans chacune des huit régions du pays", précisait Abdou Labo, ministre de l'Environnement et de la Lutte contre la Désertification. Au total, ce sont plus de 250.000 hectares de terres jadis dégradées qui ont été récupérées, restaurées et réaménagées par les paysans nigériens ces dix dernières années. C'est dire qu'en dépit des batailles déjà gagnées, les autorités nigériennes ne baissent pas les armes face à la désertification, surtout que "la récupération des terres a changé le niveau et les habitudes de vie des Nigériens", conclut "Etudes Sahel". Toutefois, estime le géographe Yamba Boubacar de l'Université de Niamey, tout n'est pas rose. "A côté des succès, il faut noter qu'il y a des endroits où les projets ont échoué, l'érosion a même repris par endroits", souligne-t-il.

