SAN SALVADOR, 8 jan (IPS) – Des consortiums financiers internationaux ont déjà pressuré des actionnaires locaux dans des banques au Salvador, et maintenant on s'attend à ce qu'ils mettent sur la touche l'Etat, toutes choses qui contribueront à agrandir le fossé entre riches et pauvres.
Des groupes financiers salvadoriens ont fini l'année avec d'énormes recettes issues de la vente de la plupart des actions de leurs banques à des conglomérats transnationaux, comme Scotiabank du Canada, Citigroup des Etats-Unis, Bancolombia, et Banistmo du Panama qui a été vendue ensuite à Hong Kong & Shanghai Banking (HSBC).
Le coup de grâce a été donné par Bancolombia, qui a acheté la Banco Agrícola (Banque agricole), le tout dernier groupe financier appartenant à des capitaux locaux, en décembre.
Tandis que les partisans de ce type de transaction disent qu'ils rendent le système bancaire plus compétitif et offrent des avantages aux clients, les économistes et politologues consultés par IPS considèrent que la faiblesse de l'Etat salvadorien et l'absence de règlements exposent le pays au risque d'une "plus grande dépendance et d'une subordination aux puissances économiques multinationales".
Les capitaux transnationaux "deviendront une nouvelle classe politique qui, bien que résidant à l'étranger, exercera énormément de pouvoir, et pourrait transformer cette République d'Amérique centrale en une autre République bananière", a déclaré un analyste.
"Nous entrons dans un scénario financier avec différentes dynamiques, avec des conglomérats s'étendant au-delà de la région", a indiqué Alfonso Goitia, un économiste bolivien vivant au Salvador, dont la recherche indique que la puissante élite, précédemment composée de "l'oligarchie de l'agro-export", est maintenant dominée par des entreprises très agressives, tandis que de groupes locaux se diversifient.
En fait, ces groupes locaux ont vendu non seulement la majorité de leurs parts dans les banques, mais également celles de leurs sociétés d'assurance, des opérations de cartes de crédit et des entreprises gérant des caisses de retraite, pour gagner en échange des partenaires internationaux et réinvestir leur capital dans des secteurs plus profitables, comme le commerce, les importations de voitures et la construction de centres commerciaux.
Selon Goitia, c'est la preuve manifeste de leur décision de se préparer à concourir sur les marchés internationaux, au-delà des frontières d'Amérique centrale.
"Leur stratégie est d'utiliser l'accord sur le libre-échange avec les Etats-Unis, signé par le Salvador, quatre autres pays d'Amérique centrale et la République dominicaine (DR-CAFTA), qui impose des limites à toute action de l'Etat contre des firmes étrangères, pour s'assurer que le secteur bancaire ne peut être touché par le gouvernement", a-t-il souligné.
L'intellectuel américain de gauche, James Petras, dans son article sur "La suprématie des capitaux financiers" publié sur rebelion.org, estime que les secteurs financiers sont capables de faire des profits sans égal parce que "les banques réalisent une rentabilité maximum en permettant la concentration et la centralisation des capitaux, opérations qu'elles dénomment "fusions et acquisitions'.
Ceci, en effet, sera l'un des principaux sujets au 7ème Forum social mondial (FSM), qui se tiendra à Nairobi du 20 au 25 janvier.
Le FSM est "un lieu de réunion publique pour des groupes et mouvements de la société civile qui sont opposés au néolibéralisme et à la domination du monde par les capitaux et toute forme d'impérialisme, et sont attachés à l'édification d'une société planétaire visant à rendre fructueuses les relations au sein de l'espèce humaine et entre elle et la terre", indique sa Charte des principes.
Ángel Ibarra, un membre du réseau “Sinti Techan” de 'Citizen Action Network on Trade and Investment' (Réseau pour une action citoyenne sur le commerce et l'investissement), qui œuvre pour créer des alternatives aux accords sur le libre-échange et l'investissement international, a dit à IPS que "ce mouvement du monde en développement combat la concentration des capitaux et du pouvoir exercé par les entreprises transnationales, et cherche à donner une opportunité aux processus démocratiques". Sinti Techan propose une "nouvelle architecture" qui implique "la dissolution de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI)" ainsi que d'autres institutions financières internationales qui constituent "la base idéologique de tout le processus de globalisation dans son état actuel".
Selon Ibarra, qui envisage de participer au prochain FSM, au nombre des sujets qui seront débattus à Nairobi, figurera celui relatif à comment "faire disparaître la Banque mondiale et le FMI, effacer la dette, recouvrer les paiements écologiques dus (provenant du pillage des pays pauvres afin que les nations riches puissent vivre dans l'opulence), et créer des entités financières avec une représentation nation-Etat, basée sur la solidarité".
Le politologue salvadorien Leonel Gómez a déclaré à IPS que les transactions financières internationales indiquaient la montée d'une nouvelle classe politique au Salvador, dont les exigences sur l'Etat sont jusque-là inconnues.
Toutefois, il n'avait pas confiance en l'avenir parce que, a-t-il souligné, les profits de ces transactions iront à l'étranger, sans contribuer au développement local.
Les banquiers internationaux "maximiseront leurs profits, et ce sera pire (pour le pays) parce que les nouveaux propriétaires n'ont aucun lien avec le Salvador ou la région". Ce qui plus préoccupant, c'est que ceci conduira à "une plus grande concentration du pouvoir politique, "a ajouté Gomez, qui a enquêté sur des cas de corruption au sein du système financier.
Goitia aussi a indiqué que le secteur agricole était l'un des grands perdants dans la nouvelle dynamique du système financier, puisque les banques locales ont réduit les crédits à l'agriculture et au bétail à trois pour cent de la liquidité disponible pour les prêts. La vaste majorité des prêts vont vers la consommation, les services et l'achat de maisons, c'est-à-dire, les activités les plus profitables.
Les conclusions de la recherche de l'expert étaient "qu'un tout petit groupe de la population a pratiquement racheté les biens de l'Etat, parce qu'ils ont un contrôle si énorme sur lui tandis que la majorité des gens ont vu leurs revenus limités être réduits progressivement".
Le Rapport des Nations Unies sur le développement humain sur le Salvador pour 2003 a donné la preuve statistique que l'écart entre les riches et les pauvres, s'est creusé au cours des 10 dernières années.
"En 1992, le 20 pour cent de ménages les plus riches ont reçu 54,5 pour cent du revenu national, et les 20 pour cent des ménages les plus pauvres en ont reçu 3,2 pour cent", indiquait le rapport. Dix ans plus tard, ajoutait-il, les 20 pour cent des familles les plus aisées "avaient porté leur part du revenu national à 58,3 pour cent" et les 20 pour les plus nécessiteux "avaient vu leur part ramenée à 2,4 pour cent".
L'économiste Héctor Vidal, un ancien conseiller à l'Association nationale de l'entreprise privée, a dit à IPS qu'à l'heure actuelle, "les 20 pour cent les plus riches de la population amassent 60 pour cent du revenu national, principalement à cause de la cupidité de certains acteurs importants qui ont une vision à très court terme, sans considérer le besoin d'égalité". A long terme, Goitia affirme que le Salvador deviendra "ingouvernable, ce qui nécessitera un plus grand degré d'autoritarisme à moins que les puissants ne réalisent la nécessité d'opérer d'importants changements, ce qui ne signifiera pas nécessairement la perte de leurs énormes profits, mais plutôt qu'une certaine forme de redistribution de leurs énormes richesses doit se faire".

