YAOUNDE, 22 déc (IPS) – Quelque 1.600 kilomètres seulement séparent Bata, en Guinée Equatoriale de N'Djamena, au Tchad. Mais pour des milliers de commerçants qui empruntent cette route, le voyage par le Gabon et le Cameroun peut durer deux journées entières, ponctuées par des contrôles frontaliers pénibles, harcèlements et rackets de la part des agents de sécurité.
“Les agents des douanes et les policiers aux barrages routiers vous font décharger et déballer le moindre petit colis pour vous retarder pendant des heures”, déclare à IPS, Martine Moudime, membre du Groupement des femmes d'affaires du Cameroun, un groupe non gouvernemental basé à Yaoundé. “Tout le monde sait qu'il s'agit de forcer les voyageurs à payer”, dit-elle, ajoutant que cette pratique est illicite. Il s'agit d'actes délibérés de fonctionnaires qui violent les principes de la libre circulation des personnes et des biens à l'intérieur de la Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale (CEMAC).
Cette pratique s'expliquerait également, selon certains analystes, par la lente mise en œuvre des accords d'intégration régionale censés supprimer les barrières tarifaires et non tarifaires entre les Etats de la région. Mais en dépit de déclarations politiques des gouvernements des pays de la CEMAC favorables aux échanges économiques régionaux, la réalité sur le terrain reste difficile pour les commerçants comme Moudime, estiment ces analystes.
“Les pays d'Afrique centrale tentent de se défaire des pratiques commerciales héritées de l'époque coloniale, qui privilégient les échanges entre l'ex-puissance coloniale et ses anciennes colonies plutôt qu'entre elles”, affirme à IPS, Jacques Momo, professeur d'économie à l'Université de Douala, la capitale économique du Cameroun. “Le plus gros partenaire commercial du Cameroun ou du Gabon, voire de la République centrafricaine ou du Congo, est la France”.
En effet, compte tenu des tarifs douaniers relativement peu élevés sur les produits africains entrant sur le marché européen, explique Momo, il est plus lucratif d'exporter vers les pays industriels que vers d'autres pays africains.
“A cause des obstacles auxquels se heurtent les échanges à l'intérieur de la CEMAC, les exportations d'un pays comme le Cameroun transitent souvent par des entrepôts français avant d'atteindre le Congo (Brazzaville) et vice-versa”, affirme à IPS, Guillaume Lando, un économiste basé à Yaoundé.
Le traité instituant la CEMAC a été signé le 16 mars 1994 à N'Djamena, la capitale tchadienne. Sa mission principale est la promotion des marchés nationaux par l'élimination des entraves au commerce intercommunautaire, la coordination des programmes de développement, l'harmonisation des projets industriels. La CEMAC comprend six Etats : Tchad, République centrafricaine, Cameroun, Gabon, Congo-Brazzaville et Guinée Equatoriale. Mais les échanges entre ces pays ne représentent que 15,7 pour cent de l'ensemble du commerce extérieur africain, pourcentage le plus bas de toutes les régions du monde, note la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique, basée à Addis-Abeba, dans son rapport de 2005.
Remédier à la faiblesse des échanges à l'intérieur de la CEMAC reste donc un immense défi pour les gouvernements de la région, s'ils veulent surmonter le handicap de l'intégration, soulignent des analystes. C'est dans ce sens que des rencontres officielles sont organisées périodiquement entre les Etats membres. En avril de cette année, quatre membres des gouvernements du Cameroun, du Gabon et de la Guinée Equatoriale, en charge des problèmes commerciaux et d'intégration économique, se sont rencontrés à Ambam, une ville transfrontalière dans le sud du Cameroun, pour discuter des difficultés d'intégration.
La semaine dernière, à l'issue d'un forum inter-Etats sur la question de l'intégration en Afrique centrale, à Yaoundé, Etienne Awana, fonctionnaire au ministère du Commerce, a indiqué que les gouvernements des pays d'Afrique centrale étaient préoccupés par le problème de la libre circulation des biens et des personnes.
“Conscients que le commerce intra-régional ne peut se faire aisément que par des facilitations que peuvent avoir les différents acteurs dans leurs mouvements, les dirigeants politiques ont entrepris de créer de grands axes routiers pour favoriser les échanges”, a-t-il dit à IPS.
Le gouvernement du Cameroun, a-t-il ajouté, encourage la mise en place des infrastructures modernes de communication telles que les routes intra- régionales. “La route qui part d'Ebolowa (Cameroun) pour Bitam (Gabon) et Kye-Ossi (Guinée Equatoriale), par exemple, dont les travaux de bitumage ont été financés par l'Union européenne, rapprochera davantage les citoyens de ces trois pays”.
Les efforts actuels d'intégration dans cette région d'Afrique remontent à l'entrée en vigueur, en 1994, du Traité d'Abuja auquel ont adhéré la quasi-totalité des pays africains. Ce traité prévoyait une intégration progressive devant aboutir à l'établissement d'une communauté économique africaine, par la création des zones de libre échange, et l'élimination des tarifs douaniers. Mais, la réduction de ces tarifs au niveau régional, commente Marceline Edoa, enseignante à l'Université de Yaoundé I, n'a été que partiellement appliquée dans la CEMAC. En plus, cet effort de réduction a laissé place, dit-elle à IPS, à une libéralisation généralisée des échanges que préconisent l'Organisation mondiale du commerce, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Ces institutions recommandent de libéraliser davantage les échanges afin d'éviter que l'Afrique soit exclue du commerce mondial.
Toutefois, des organisations non gouvernementales (ONG) se sont réunies, en novembre dernier à Yaoundé, pour dénoncer la mondialisation néolibérale, dans le cadre de la préparation du Forum social mondial prévu en janvier à Nairobi, au Kenya. Pour Edoa, les politiques commerciales des pays d'Afrique centrale restent restrictives. La moyenne des tarifs douaniers pratiqués dans la CEMAC, indique-t-elle, est d'environ 19 pour cent, et ce taux est largement supérieur à celui pratiqué dans le reste du monde, qui tourne autour de 10 pour cent.
“Les tarifs douaniers sur des matières premières comme la fibre textile produite au Tchad ou au Cameroun restent élevés”, souligne-t-elle. “Taxer les intrants clés de l'industrie à haute intensité de main-d'œuvre comme la confection et les textiles, secteurs où le Cameroun et le Tchad disposent d'avantages concurrentiels sur le plan de la production et de l'exportation, est contre-productif”.
Pour certaines ONG, le secteur informel et la mise en place d'un Etat de droit peuvent contribuer à renforcer l'intégration. “Depuis des années, les économies des pays de la CEMAC sont surtout de nature informelle et elles sont beaucoup plus vastes, dynamiques et intégrées au plan sous-régional que les économies officielles”, affirme Maryline Nguedia, vice-présidente de la 'Cameroon Women Entrepreneurs Forum', une ONG basée à Yaoundé.
Pour elle, les dirigeants africains doivent s'interroger sur la gestion du secteur informel qui assure une part importante de la production, du commerce et des services. Bien que le secteur informel soit “le moteur de la plupart des économies africaines, il n'est pratiquement pas réglementé, il a très peu accès aux financements, échappe souvent à la fiscalité, et sa contribution à l'économie n'est généralement pas comptabilisée”, explique Nguedia à IPS.
L'Afrique ne peut continuer à ignorer ce secteur qui, selon elle, est un excellent outil d'intégration par le bas. Les critiques reprochent aux efforts actuels d'intégration régionale en Afrique de favoriser notamment les échanges officiels, par leur nature et leurs objectifs, plutôt que les échanges informels. “Pour relever le défi des échanges dans la CEMAC dans l'avenir, les Etats de la région devront aussi attirer les entreprises privées nationales ou étrangères”, dit-elle. “Ils doivent également œuvrer pour le respect de l'Etat de droit et la mise en place des politiques économiques claires, cohérentes et prévisibles qui sont des conditions nécessaires à un environnement commercial digne de ce nom”.

