EDUCATION-CAMEROUN: La sous-scolarisation de la fille, une équation difficile

GAROUA, nord du Cameroun, 18 nov (IPS) – “J'ai 71 élèves dans ma classe, parmi lesquels, seulement 18 filles”, confie à IPS, Daouda Soulé, un enseignant du Cours moyen première année, à l'école publique du Centre à Garoua, dans le nord du Cameroun.

Soulé ajoute que “L'an dernier, elles étaient à peu près une vingtaine, mais c'est que même certaines d'entre celles, qui ont été admises en classe supérieure, ont abandonné et sont à la maison, bien que l'école primaire soit gratuite”.

“Je devais m'inscrire cette année au Cours moyen deuxième année durant cette année scolaire (2006-2007); mais mes parents ont dit qu'ils n'avaient pas d'argent pour l'achat des fournitures”, affirme Awa Halimi à IPS, la semaine dernière à Garoua. “Mon père me dit que ma place est désormais au foyer et qu'il compte me donner en mariage dès l'hivernage”.

Dans ces conditions, le pari de scolariser le maximum d'enfants camerounais d'ici à 2015 s'éloigne davantage, à cause de la sous-scolarisation et de la déscolarisation des filles dans plusieurs régions de ce pays d'Afrique centrale.

Depuis deux mois que les classes ont repris au Cameroun, l'absence des filles est toujours remarquable dans les écoles malgré l'engagement du gouvernement à réaliser des progrès dans l'éducation primaire universelle qui fait partie des Objectifs du millénaire pour le développement.

Dans les trois provinces septentrionales du Cameroun, en particulier, la scolarisation de la jeune fille reste toujours compromise par des obstacles d'ordre économique et culturel, selon Halimatou Mahonde Haman, le ministre de l'Education de Base, interrogé par IPS à Garoua.

Pourtant, le gouvernement et le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF) ont toujours mené des campagnes de sensibilisation pour la scolarisation des filles dans le pays. Mais ces campagnes, au regard de la proportion des filles présentes dans les classes, semblent avoir été peu efficaces, selon des observateurs locaux.

Selon le gouvernement, le budget national a consacré à l'éducation de base environ 156,5 millions de dollars pour soutenir la gratuité de l'école primaire.

Mais, reconnaît le ministre, il y a toujours une “insuffisance de l'offre éducative… et la précarité de l'encadrement réservé aux filles au sein de l'école”.

“Au Cameroun, il vaut mieux être un garçon pour avoir la chance d'aller à l'école”, commente à IPS, Léonie Mbella, sociologue de l'éducation, basée à Garoua. “La scolarisation des filles a, depuis quelques décennies, essuyé les effets pervers de la crise”.

Selon certains analystes, la crise économique a presque enrayé, depuis les années 1980, la lente progression de la scolarisation des filles, tout en barrant l'accès des jeunes femmes diplômées aux écoles où elles sont en petit nombre comme enseignantes.

Les difficultés économiques du Cameroun à partir de 1985-1986 et les programmes d'ajustements structurels “ont poussé les parents d'élèves, pour la plupart pauvres et sans emplois pour ceux d'entre eux dont les entreprises avaient fermé, à renoncer à l'éducation de certains de leurs enfants…et très souvent les filles”, explique à IPS, Justine Ebwelé, sous-directeur au ministère de l'Education de Base à Yaoundé, la capitale camerounaise. “En outre, cette crise”, ajoute Ebwelé, “a secoué le système éducatif occasionnant des réductions drastiques des budgets de fonctionnement. Raison pour laquelle le ministère de l'Education ne pouvait plus assurer ses missions de formation dans un contexte de démotivation des enseignants : suppression des primes, baisse dramatique des salaires”. “Lorsqu'on dit qu'un Camerounais sur deux ne sait ni lire ni écrire, il faudrait toujours préciser que l'analphabétisme touche, en fait, 40 pour cent des hommes, mais 60 pour cent des femmes”, ajoute Mbella.

Selon l'Institut national de la statistique (INS), le taux d'inscription brut au primaire, en 2005, était de 81 pour cent. Mais ce taux était fortement gonflé par les redoublements très nombreux, de l'ordre de 28 pour cent chaque année. L'INS ajoute que la proportion des filles en âge scolaire, qui entrent effectivement à l'école, est de 58 pour cent, pendant que 37 pour cent seulement termine le cycle primaire. Pour les garçons, les proportions sont respectivement de 83 pour cent et 60 pour cent.

Pour faire face à la situation, l'UNICEF a annoncé, la semaine dernière, un don destiné aux enseignants et aux élèves des écoles appelées “Ecoles amies des enfants, amies des filles”. Cette dotation comprend de matériels didactiques d'une valeur d'environ 524.000 dollars.

Le programme “Ecoles amies des Enfants, amies des filles”, est une initiative de cette agence des Nations unies, qui vise l'amélioration des taux d'accès et de réussite des enfants et des filles, en particulier, dans des écoles du nord du Cameroun. Pour Mariam Ndiaye Coulibaly, représentante de l'UNICEF au Cameroun, il s'agit “d'améliorer les niveaux de scolarisation de la jeune fille grâce à un meilleur accès et un maintien effectif pour un succès des filles à l'école, tout au long et jusqu'à la fin du cycle primaire”.

Selon le Réseau des associations des mères d'élèves pour l'éducation des filles, une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Garoua, sur 10 enfants qui ne vont pas à l'école, huit sont des filles. Et le rapport 2005 de 'Equal Rights and Opportunity Forum' (EROF), une ONG basée à Yaoundé, indique que “sur 1,7 million d'enfants n'ayant pas accès à l'enseignement primaire, 1,3 million étaient des filles”. Le rapport ajoute que pendant la même année, “plus de la moitié des petites filles de six à 11 ans n'étaient pas scolarisée au Cameroun”.

Selon Merline Mbang, chargée des programmes à EROF, les mentalités et l'organisation traditionnelle des sociétés pèsent lourd, et le Cameroun doit tenter d'inverser au plus vite ces conceptions dépassées qui veulent toujours maintenir la fille au foyer. “Par ailleurs, les femmes elles-mêmes considèrent encore que l'éducation des filles n'est pas vraiment nécessaire”, explique-t-elle. “Mais quand une adolescente est ou a été enceinte (c'est le cas de la moitié des jeunes filles âgées de 15 ans), la question de l'école est souvent définitivement réglée”.

“Considérée dès lors comme une adulte, la jeune épouse, mère, n'a plus le temps d'apprendre. Plus jeune déjà, on l'avait 'préparée' à son métier de femme, en la chargeant d'assister sa propre mère dans toutes ses tâches domestiques”, ajoute Mbang.