COMMERCE: Une guerre de la banane oppose des femmes gabonaises et camerounaises

LIBREVILLE, 17 juil (IPS) – Les commerçantes gabonaises et camerounaises se disputent le marché de la banane au Gabon. L'enjeu de ce commerce met à nu l'un des freins à l'intégration régionale et à la liberté des échanges en Afrique centrale.

Réunies en coopérative, les Gabonaises ont demandé en juin au gouvernement de leur procurer des camions afin qu'elles puissent s'approvisionner aussi en banane à la source, au Cameroun, un pays limitrophe au nord du Gabon, puis à l'intérieur de leur pays. Elles s'estiment freinées dans leur élan par les vendeuses et transporteurs camerounais mieux organisés, qui jouissent d'un monopole de facto. “Nous demandons à l'Etat gabonais de nous fournir des camions pour que nous aussi, nous allions à l'intérieur du pays pour acheter nos produits agricoles au lieu d'attendre pour en acheter en troisième main”, avait déclaré Marie-Joséphine Dabany, la présidente de la Coopérative des commerçantes des marchés du Gabon, au cours d'une réunion du 2 juin. Les autorités n'ont pas encore répondu à leur requête. "Mais le souhait du gouvernement de voir les commerçantes gabonaises jouer une part active dans la vente en gros de la banane signifierait qu'il leur en donnerait les moyens", a commenté Benoît Mezui, conseiller au ministère du Plan, joint au téléphone samedi par IPS.

Cette rencontre, qui avait associé des commerçantes camerounaises et gabonaises au ministère gabonais des Affaires étrangères, à Libreville, la capitale du Gabon, avait recommandé de réserver le monopole de la vente en gros de la banane aux femmes gabonaises. Cette décision, qui sera notifiée par un texte officiel, sera appliquée par des contrôleurs sur le terrain, selon le ministère du Commerce. Pour l'instant, les Camerounaises continuent d'approvisionner le Gabon en banane en attendant que les Gabonaises se lancent dans la concurrence. “Les vendeuses camerounaises de bananes, disséminées dans la plupart des marchés de Libreville et de l'intérieur du pays, généralement des grossistes, ne veulent pas que les commerçantes gabonaises viennent s'approvisionner en bananes au Cameroun, les obligeant ainsi à demeurer des acheteuses de troisième main”, déclare à IPS, Pauline Ndombet, une vendeuse de banane en détail au marché Oloumi de Libreville.

"Jadis cantonnées sur la vente en détail de la banane, les commerçantes gabonaises veulent à présent s'approvisionner à la source pour augmenter leur marge bénéficiaire", explique à IPS, Bertrand Olibou, contrôleur des prix au ministère du Commerce. "Mais les Camerounaises, épaulées par les transporteurs camerounais de banane, demandent aux Gabonaises d'attendre pour acheter la banane au 'Marché mondial', à la frontière entre le Gabon, le Cameroun et la Guinée Equatoriale". La banane tient une place importante dans l'alimentation des Gabonais.

Selon la Direction générale de la statistique et des études économiques, l'indice des prix à la consommation des ménages a enregistré une progression de 1,5 pour cent due principalement à l'alimentation dans laquelle le prix de la banane plantain a augmenté de 2,7 pour cent. Sur les marchés de Libreville, le prix de la banane au kilogramme varie de 83 cents à 1,3 dollar, indique la même source. "Les commerçantes camerounaises présentes sur le créneau depuis des décennies, mènent une guerre rangée contre les commerçantes gabonaises au marché du Kilomètre-8 (PK-8, au sud de Libreville) car elles occupent une grande place dans la consommation de la banane dans les ménages africains de Libreville", explique Pascal Mandji de l'Association gabonaise des consommateurs. "Et elles redoutent une baisse de leurs chiffres d'affaires si les Gabonaises font leur entrée dans le commerce de gros”.

Le chargé d'affaires de l'ambassade du Cameroun à Libreville, Jean Luc Ngouambe Wouaga, a déclaré à IPS qu'ils ont été saisis de cette question.

"Ce dossier a été traité d'un commun accord avec les autorités gabonaises du ministère du Commerce qui se sont déplacées jusqu'à la localité frontalière d'Ambam, côté camerounais, où elles ont rencontré leurs homologues du Cameroun”.

Selon lui, la sérénité a prévalu au cours des différentes réunions qui ont appelé au calme, en reconnaissant la liberté à toutes les commerçantes d'aller d'un pays vers l'autre.

Interrogé sur les volumes des ventes de banane importés au Gabon, Ngouambe Wouaga a indiqué qu'il était difficile de les estimer parce qu'il s'agit d'un "commerce informel". Il a ajouté que les Camerounais, qui vendent la banane à Libreville, n'importent pas seulement du Cameroun. "Certains vont chercher la banane dans le sud du Gabon".

Les échanges commerciaux entre le Gabon et le Cameroun souffrent de profonds déséquilibres car le Gabon dépend en majorité de ce pays voisin pour son ravitaillement en produits alimentaires : banane, manioc, igname, riz, maïs, légumes, fruits, viande fraîche, volaille… “Les commerçants camerounais sont en situation de monopole à la suite du vide créé par la passivité des Gabonais qui avaient jusque-là délaissé le secteur agricole”, affirme Simonne Mpenka, une vendeuse de tomates venue du Cameroun.

Mais Dabany explique à IPS : “Au Cameroun, il n'y a pas de sardine. Au Gabon, il y en a, et les Camerounaises viennent en acheter librement chez nous pour la revendre au Cameroun. Aujourd'hui, les commerçantes gabonaises veulent s'approvisionner en banane également au Cameroun”.

L'un des objectifs de la coopérative des commerçantes du Gabon est d'inviter les Gabonaises à s'investir dans le secteur agricole, pour construire des hangars au marché du PK-8 et y stocker la banane. Gisèle Ekango, une vendeuse camerounaise de bananes au détail à Libreville, explique à IPS que "le marché de la banane est ouvert à tous, et les clients sont nombreux au Gabon. Si les commerçantes gabonaises arrivent à inonder le marché de banane, toute la filière gagnera de l'argent".

Claudine Mba, une grossiste camerounaise et propriétaire d'un camion, déclare que "les commerçantes camerounaises ont…scellé des relations commerciales depuis plusieurs années. L'arrivée des Gabonaises dans la vente en gros ne perturbera pas notre commerce". La culture de la banane est beaucoup plus développée au Cameroun qu'au Gabon. Les plantations à vocation exportatrice couvrent quelque 3.600 hectares dans le sud-ouest du Cameroun. Par contre, il existe quelques plantations de banane dans des villages gabonais, notamment dans le sud, mais elles sont moins étendues et plus limitées à la consommation locale. Le quota dont dispose le Cameroun dans le marché communautaire européen de la banane est de 162.500 tonnes, mais les producteurs camerounais demandent un relèvement considérable, du fait de l'élargissement de l'Union européenne, selon le service commercial de l'ambassade de France au Gabon.