DOUALA, 9 fév (IPS) – Il y a une semaine, le 2 février, Annick Messi manquait de force pour nettoyer la pièce exiguë qui lui sert de logis et où elle accueille, chaque nuit, près d'une dizaine de clients, à Douala, la métropole économique du Cameroun.
La fatigue, la maladie et le désespoir né de la controverse autour du 'Tenofovir' – un comprimé qu'elle prend chaque jour, depuis août 2004, pour prévenir l'infection au virus du SIDA – ne l'encourageaient ni à nourrir son bambin de deux ans, ni à se rendre au 'Centre de Santé Care', pour des examens de routine. Messi, 25 ans, est une de ces nombreuses travailleuses de sexe que compte cette ville portuaire de Douala. Elle a été recrutée, comme 400 autres prostituées volontaires, par 'Care and Health Programme' (CHP), une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Douala, pour des essais cliniques du Tenofovir, un anti-rétroviral supposé contenir des vertus préventives contre le VIH/SIDA chez les hommes et les femmes à haut risque. Mais Messi se plaignait de douleurs généralisées. "Depuis qu'on raconte partout que certaines filles, parmi nous, sont devenues séropositives, je suis de plus en plus inquiète pour mon avenir", avait-elle dit à IPS, la semaine dernière. Elle souffrait, depuis le 21 janvier 2005, de paludisme aigu, et craignait d'être atteinte par le VIH, elle aussi, a-t-elle ajouté.
"Ce qui me choque en ce moment, c'est que les filles (les autres prostituées), qui n'ont pas été retenues pour les essais, racontent aux clients que toutes les 'filles du Ténof' sont porteuses du virus du SIDA.
Si je savais quoi faire que 'vendre' mon corps, je filerais, sans attendre, chercher un emploi quelconque", a-t-elle indiqué.
Mais environ une semaine après, Messie a déclaré à IPS au téléphone, le mardi 8 février, qu'elle est séronégative après avoir fait un nouveau test du VIH/SIDA. Elle a confirmé que les filles, qui faisaient les essais du médicament, subissaient d'autres tests du VIH de temps en temps. Selon elle, personne ne sait d'où était partie la rumeur sur la prétendue contamination de certaines filles. Messi explique à IPS : "Quand j'ai commencé avec le 'Tenof' (parlant de Tenofovir), j'ai multiplié des partenaires, mue par le fait qu'on nous rassurait que ce produit allait nous prémunir contre le SIDA". Le Tenofovir, selon le coordonnateur des essais à Douala, le professeur Doh Anderson Sama, est un médicament anti-SIDA approuvé par la 'Federal Drug Administration' aux Etats-unis, depuis la fin de 2001. Ce produit, qui réduirait les risques de contamination au VIH/SIDA, appartient à une nouvelle classe de médicaments inhibiteurs. "Une fois absorbé, le médicament est transformé en produit chimique qui empêche le virus du SIDA de se reproduire dans les cellules non infectées du corps. Mais il n'a pas d'efficacité sur les cellules qui ont été déjà contaminées par le virus", explique Sama.
Les essais étaient prévus pour s'achever à la fin de l'année 2005.
"Avant mon engagement pour les essais, j'avais été rassurée que je ne pouvais plus jamais attraper le SIDA", affirme à IPS, Héloïse M., une autre prostituée qui a préféré conserver l'anonymat. "J'y suis allée", dit-elle désespérée, "à cause de la motivation mensuelle qui est de 3.000 francs CFA (environ six dollars)".
Messi et Heloïse affirment n'avoir jamais rien appris du Tenofovir avant les essais. Elles disent avoir été – comme les autres filles – recrutées par un agent recruteur la nuit sur le trottoir à Bonanjo, un quartier résidentiel de Douala.
Les deux filles, tout en admettant que leur travail est un "combat très rude", déclarent à IPS qu'elles atteignent difficilement une recette d'environ 120 dollars par mois, sur laquelle elle paie un loyer mensuel de 30 dollars. Sans compter les frais de nourriture, de vêtements, de soins pour elles-mêmes et, parfois, pour leurs enfants, comme c'est le cas de Messi. Le salaire minimum au Cameroun est d'environ 80 dollars. Le Tenofovir est un médicament produit par 'Gilead Sciences', un laboratoire pharmaceutique basé à Foster City, en Californie, aux Etats-Unis. Le Cameroun est le sixième pays au monde, où le test du médicament est pratiqué par Gilead Sciences, après les Etats-Unis, la Thaïlande, le Botswana, le Ghana et le Nigeria, selon le laboratoire. Financé à hauteur de 6,5 millions de dollars par la Fondation Bill and Melinda Gates, le projet est piloté en Afrique par 'Family Health International' (FHI), une ONG américaine. L'un des principaux domaines de la fondation basée à Seattle, aux Etats-Unis, est le "Programme de santé mondiale" qui s'articule autour de quatre secteurs prioritaires dont les maladies infectieuses, le VIH/SIDA et la tuberculose.
La rumeur sur la contamination au VIH des filles soumises aux essais avait provoqué la psychose parmi les populations à risque, notamment avec le doute jeté sur les méthodes de travail et d'expérimentation de Gilead Sciences et de ses partenaires FHI et CHP, qui sont accusées par des ONG locales d'être en marge des critères scientifiques universels.
Pourtant, au cours d'une conférence de presse donnée le jeudi, 3 février à Yaoundé, le ministre de la Santé publique du Cameroun, Urbain Olanguena Awono, a déclaré aux journalistes que les essais pratiqués sur les Camerounaises par CHP étaient conformes à l'éthique biomédicale et aux lois du pays.
"Il y a eu un audit en décembre dernier, qui a montré que les tests ne présentaient aucune anomalie", a-t-il indiqué.
Néanmoins, une décision du même ministre, rendue publique dans un communiqué le lendemain, 4 février, a suspendu les essais pour des "manquements à l'éthique". Le communiqué précise : "La suspension demeurera effective jusqu'à ce que l'instigateur des essais montre la preuve que les engagements pris dans l'accord à lui donné, sont rigoureusement respectés et que toutes les conditions de leur exécution efficace sont satisfaisantes".
Des ONG ne cessent d'accabler le 'Care and Health Programme' de s'être peu soucié de la santé des filles auxquelles il a été demandé de multiplier des partenaires durant la phase des essais. Les filles affirment en effet à IPS que c'est bien ce qui leur a été demandé. Mais Dr Sama, coordonnateur des essais, interrogé par IPS, rejette ces accusations. "Nous n'avons jamais demandé aux filles de multiplier les partenaires. Nous avons distribué 96 préservatifs à chacune des participantes aux essais, avec la possibilité de venir en chercher d'autres. Nous n'avons jamais conseillé aux filles d'avoir des rapports non protégés". Certains spécialistes estiment qu'il doit y avoir un problème d'interprétation au niveau des filles qui ont probablement pensé que le Tenofovir pouvait les prémunir contre le VIH/SIDA. Messi, par exemple, a dit à IPS que certaines filles se contentaient d'avoir, avec certains clients, des rapports non protégés au motif qu'elles absorbaient le Tenofovir.
Ursule Edimo, membre du Réseau Ethique, Droit et SIDA, une ONG basée à Douala, déclare à IPS : "Les filles qui ont accepté les tests sont des cobayes surexploités". "Quand j'ai appris que les filles qui font les essais, 'vendent' leur corps pour à peine 2.500 FCFA (environ cinq dollars), plus un hypothétique accès aux soins contre les infections sexuellement transmissibles, cela m'a fait pleurer".
Selon Edimo, "Ce qu'on donne aux filles est dérisoire, alors que le responsable camerounais du projet a empoché l'énorme somme de 400 millions de FCFA (environ 800.000 dollars). Il s'agit d'une sorte d'esclavage des temps modernes".
Mais le ministère de la Santé n'a fait aucune déclaration pour critiquer ces taux bas payés aux filles et demander leur révision à la hausse, dit-elle. Alexis Bouopda, le responsable camerounais du projet chez CPH, contacté par IPS, s'est refusé à tout commentaire. Mais il a toutefois affirmé que les accusations portées contre leurs ONG – le CHP et son allié, le FHI – étaient dénuées de tout fondement. Mais les ONG n'ont pas voulu faire de déclaration officielle. Les prostituées appartiennent à un groupe précarisé, stigmatisé et sans statut légal. Comme dans de nombreux pays d'Afrique, la prostitution n'est pas légale au Cameroun, mais elle n'est pas un sujet tabou.
Selon les résultats de l'Enquête démographique et de santé, publiés par le ministère de la Santé publique en octobre 2004, les femmes sont plus affectées (6,7 pour cent) par le VIH/SIDA que les hommes (4,4 pour cent).
Tandis que Le taux de prévalence national est de 5,5 pour cent. Mais aucune statistique n'est disponible sur le taux de prévalence chez les prostituées.

