NIAMEY, 16 nov (IPS) – L'amertume se lit sur le visage de Mamoudou Seybou à la seule évocation du mot 'fistule'. A l'origine de cette déception, une de ses filles, Sakina, qui se trouve dans un centre hospitalier de Niamey, la capitale du Niger, à cause de cette maladie handicapante.
"Sakina a eu des complications lors de son premier accouchement et n'arrivait plus à contenir ses urines. Comme elle mettait du temps à se remettre de son mal, son mari l'a finalement abandonnée à son sort", a déclaré Seybou, visiblement gêné de relater l'histoire de sa fille à IPS, la semaine dernière. "J'ai décidé de la donner en mariage très tôt, de crainte qu'elle ne contracte une grossesse hors mariage, comme c'est fréquent de nos jours. Je croyais agir pour son bien. Mais je me suis rendu compte, sur le tard, que j'ai gâché sa vie. Je me sens responsable de ce qui est arrivé à Sakina et je ne souhaite à aucun parent une telle déception", regrette Seybou.
Cette prise de conscience est tardive, mais elle a décidé Seybou, un habitant de Torodi, une localité située à environ 50 kilomètres de Niamey, à se battre désormais aux côtés de ceux qui mènent le combat pour l'éradication de la fistule obstétricale au Niger. La fistule est une maladie provoquée par un canal d'origine accidentelle par où s'écoulent des urines ou des matières fécales, rendant la victime repoussante à cause des odeurs désagréables. Elle survient d'ordinaire quand une femme jeune et pauvre souffre de douleurs à l'accouchement et n'a pas accès à la césarienne.
La fistule est une maladie courante au Niger, notamment en milieu rural, du fait de la persistance d'un certain nombre de pratiques traditionnelles néfastes à la santé de la reproduction et du faible taux de la couverture sanitaire du pays (42 pour cent).
En de ces pratiques, figure le mariage précoce des filles, qui est un phénomène largement répandu dans ce pays d'Afrique de l'ouest dont quelque 90 pour cent de la population est musulmane. Selon les différentes enquêtes sur le sujet, l'âge moyen de mariage de la femme au Niger est de 13 ans. Et la première grossesse survient généralement avant sa 19ème année.
Cette précocité du mariage et de la maternité est à l'origine de la fréquence exceptionnelle de la fistule au Niger, selon des médecins gynécologues.
Devant ce constat, les différents groupes, qui luttent pour l'éradication du phénomène, ont décidé de mener également la sensibilisation en direction des hommes qui sont, du reste, les principaux acteurs dans la persistance du fléau.
Ainsi, un Forum national sur le mariage précoce au Niger avait été organisé en janvier 2002, à Maradi, une ville située à environ 600 km à l'est de Niamey, par l'Association des chefs traditionnels du Niger (ACTN), avec l'appui du gouvernement et du Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF).
"Au sortir de ce forum, nous avons décidé de mener des campagnes de sensibilisation au niveau de tous nos villages, en mettant à contribution nos canaux traditionnels de diffusion de messages, qui sont, entre autres, les notables de nos cours, les marabouts, les griots, les chefs forgerons, les chefs coiffeurs, les chefs bouchers", a déclaré à IPS, Amirou Alhassane Albadé, secrétaire général adjoint de l'ACTN, basé à Niamey.
Selon Ibrahim Cheik Diop, un consultant au bureau de l'UNICEF à Niamey, interrogé par IPS, "ces campagnes de sensibilisation, qui se font également avec des animateurs relais formés par l'UNICEF et mis à la disposition des chefs traditionnels, éloignent de plus en plus les populations de la pratique".
"C'est la pauvreté et l'ignorance qui nous poussaient à marier nos filles précocement. Mais comme nous savons désormais les risques auxquels nous les exposons à travers cette pratique, nous ne pouvons plus nous permettre d'hypothéquer leur vie", a dit à IPS, un père de famille de Liboré, un village de la périphérie de la capitale.
Rencontré au Centre d'accueil pour les femmes fistuleuses, inauguré récemment à Niamey, Issoufou Boubé a confié à IPS qu'il regrettait la situation dans laquelle se trouve sa femme par sa faute. "Je me sens en partie responsable de la fistule de ma femme. Je n'aurais pas dû accepter de vivre avec elle avant qu'elle n'atteigne sa majorité. Mais vous savez que dans nos sociétés, il est difficile de se marier et laisser sa femme chez ses parents. Ils la considèrent comme une charge inutile dès l'instant où elle a un mari".
L'abandon du mariage précoce par les communautés préserve de la fistule, mais il permet également de maintenir les filles à l'école, notamment dans les régions où la pratique était très développée, comme Maradi, mais aussi Zinder, une ville située à environ 900 km à l'est de Niamey.
"Grâce aux actions de sensibilisation sur les conséquences du mariage précoce, les parents inscrivent les filles à l'école et les laissent de plus en plus poursuivre leur scolarité. Aujourd'hui, dans toutes les écoles primaires de ces régions, on est parvenu à faire presque la parité dans les classes", affirme Albadé. La région de Zinder, par exemple, enregistre le taux de scolarisation primaire le plus faible du pays. De 25,60 pour cent en 2000, ce taux est passé à 29,30 pour cent en 2003. Il est de 53,68 pour cent à Agadez (à environ 1.000 km au nord de la capitale), et de 98,08 pour cent à Niamey. Selon le ministère de l'Enseignement de base, le taux brut national de scolarisation primaire, en 2003, est de 50,1 pour cent pour les garçons contre 33,3 pour cent pour les filles, soit une moyenne de 41,7 pour cent. En revanche, Albadé déplore l'insuffisance des structures pouvant permettre aux filles de poursuivre les études dès qu'elles franchissent le cap du primaire. "Les filles sont exposées lorsqu'elles quittent le village pour le centre urbain pour la poursuite des études secondaires. Elles sont généralement hébergées par des tuteurs qui ne s'occupent pas toujours d'elles correctement. C'est pour cela que certains parents suspendent la scolarité de leurs filles, une fois qu'elles sont admises au collège", explique Albadé qui souhaite la création d'internats dans certaines régions du pays, pour résorber ce problème.
Mais malgré ces avancées notables, il existe encore des poches de résistance dans certaines contrées du Niger, où "des marabouts rétrogrades continuent à exercer une influence néfaste sur les populations, sous le couvert de la religion", affirme à IPS, Moussa Abdou, secrétaire général de l'ONG 'Santé de la reproduction pour une maternité sans risque (SRMSR-DIMOL)', basée à Niamey.
Interrogé par IPS, l'islamologue Ckeikh Boureïma Daouda a déclaré : "L'islam n'incite pas, comme le laissent entendre certains, au mariage précoce – le terme n'existe pas dans les sources islamiques. Il n'a pas non plus recommandé le mariage des filles avant la puberté".
"Cependant, si un mariage avant la puberté est célébré selon les piliers du mariage en islam, le mariage demeure valide. Quant au démarrage de la vie conjugale, cela est laissé au choix des parents de la fille", ajoute-t-il.

