ZEGOUA, sud du Mali, 13 nov (IPS) – Depuis le 3 novembre, les villes du nord de la Côte d'Ivoire et les deux villes frontalières du Mali Zégoua et Kadiolo – qui sont reliées au réseau électrique ivoirien, étaient coupées du réseau et paralysées.
La coupure d'électricité est survenue à la veille des bombardements aériens de l'armée ivoirienne, la semaine dernière, sur Bouaké et Korhogo, dans le nord de la Côte d'Ivoire, qui ont été à l'origine de la nouvelle tension dans ce pays voisin du Mali. Mais, les autorités ivoiriennes ont annoncé le rétablissement de l'électricité, jeudi soir, 11 novembre dans les principales villes du nord de la Côte d'Ivoire, notamment à Bouaké et Korhogo, deux importants bastions des Forces nouvelles (ex-rebelles). Néanmoins, pendant neuf jours, les habitants de Zégoua ont vécu des moments difficiles. "Si ça continue, c'est le spectre d'une crise humanitaire qui se profile à Zégoua", a déclaré à IPS, le maire de cette commune malienne, Fatogoma Ouattara, au milieu de cette semaine.
Située au terminus de la route nationale '7', à 485 kilomètres au sud de Bamako, la capitale malienne, Zégoua, qui se trouve à trois kilomètres de Pogo – la première localité ivoirienne à la frontière -, a vu les récents évènements survenus en Côte d'Ivoire paralyser considérablement toutes ses activités économiques et sociales.
"La crise ivoirienne a sérieusement secoué Zégoua…et l'impact n'est plus à démontrer", se plaignait le maire de cette localité dans un entretien avec IPS, le mardi, 9 novembre. "Avec la crise, il y a eu subitement l'arrêt des gros porteurs (camions) et, comme par enchantement, la ville s'est vidée…Les transitaires et autres opérateurs économiques ont quitté la ville", a souligné Ouattara. La commune de Zégoua, indique-t-il, percevait par mois l'équivalent de 1.961 dollars de taxes sur les différentes activités économiques se déroulant dans sa cité. "Mais depuis quelques jours, nous n'avons pas encaissé un seul centime", explique le régisseur de la mairie, Chiaka Sangaré. Au bureau de la douane, le chef de brigade, Bakary Coulibaly, avait l'air très inquiet. D'un ton grave, il déclare à IPS : "Même si ce n'est pas officiel, il faut dire que la frontière est fermée…il n'y a aucun camion, aucune activité depuis le déclenchement de la crise". Cet axe, dit-il, fait rentrer comme recettes à l'Etat malien, environ 392.156 dollars par mois. Mais, depuis le début de la crise, ils n'ont fait aucune recette, a-t-il affirmé. Pas un seul camion n'est passé pendant la visite de IPS, mardi à Zégoua, du 7 au 9 novembre. En temps normal, en moyenne 700 camions passent par semaine au poste frontière, a souligné Coulibaly. Depuis 1996, le cercle de Kadiolo, dont relève la ville de Zégoua, dépend en matière énergétique de la Côte d'Ivoire, par l'intermédiaire de la ville ivoirienne de Ferkéssédougou, dans le nord. Selon le maire de Zégoua, il s'est avéré, d'après leurs informations, qu'il s'agissait plutôt d'un "sabotage depuis Abidjan (la capitale économique ivoirienne) que d'une panne technique". Cette situation est venue aggraver la précarité économique de la zone frontalière entre le Mali et la Côte d'Ivoire, selon les habitants. "Nous sommes en crise ici et rien ne va", se plaint Yaya Traoré, un hôtelier à Pogo, la ville ivoirienne voisine de Zégoua. "Il n'y a plus de clients et plus de moyens pour la conservation de nos produits. La perte est inestimable". Pendant ce mois de ramadan, c'est le calvaire pour les populations. La seule boulangerie, qui tournait, a fermé, faute d'électricité.
Actuellement, c'est Sikasso, une ville qui est à 103 km, dans le sud du Mali, qui ravitaille les populations de la zone frontalière, en spéculant sur les prix. La baguette de pain, qui venait de Sikasso, coûte 200 francs CFA (environ 39 cents US), alors qu'elle coûtait 75 FCFA (environ 14 cents) avant la coupure d'électricité. Pour Henriette Koné, ménagère à Pogo, "C'est insupportable. On manque de tout…". Sur le plan de la santé, la situation se complique avec cette nouvelle flambée de la crise ivoirienne. Pour le médecin-chef du centre de santé de Zégoua, Dr Yaya Coulibaly, c'est intenable avec le manque d'électricité.
"Sans lumière, on ne peut pas travailler correctement. Car quand la source lumineuse n'est pas suffisante, ça peut jouer sur la qualité des interventions nocturnes". "Le manque d'électricité accroît également l'insécurité, occasionnant une baisse de fréquentation du centre médical pendant la nuit. Et cela peut amener les femmes à faire des accouchements à domicile, ce qui va entraîner des complications", a expliqué Dr Coulibaly à IPS. Lamine Koné, un habitant de Bouaké, qui a regagné le Mali le lundi 8 novembre, déclare à IPS : "A Bouaké, si rien n'est fait…, si le courant n'est pas rétabli, les gens risquent de mourir. Parce qu'il n'y a pas d'eau, pas d'électricité et l'hôpital est bondé de malades". Toutefois, contrairement au début de la crise ivoirienne en septembre 2002, il n'y a pas eu de vagues de réfugiés à Zégoua cette fois-ci, a indiqué à IPS, l'adjudant chef du poste de la gendarmerie, Adama Soumano. Cette situation s'explique, selon lui, par le fait que les bombardements ont eu lieu aux abords des lignes tenues par les Forces nouvelles, et non à l'intérieur des zones qu'occupent les ex-rebelles. Néanmoins, le samedi, 6 novembre dans l'après-midi, les gendarmes ont enregistré à la frontière sept blessés dont une femme et une fillette – tous des Maliens – qui sont venus de Bouaké. Et le lendemain dimanche, vers midi, un autre blessé, a été enregistré. C'est un chauffeur malien, qui était blessé au coude et au mollet droit, a précisé Soumano. C'est le lundi matin, 8 novembre, que les services maliens de la protection civile ont enregistré une première "vague d'exilés volontaires". Selon le sergent Sadio Diarra, il s'agit de 20 personnes dont une Ivoirienne et un Nigérian, qui ont préféré regagner le Mali de manière volontaire. Zégoua était une ville fantôme toute cette semaine. Et depuis quelques jours, en dépit des patrouilles des forces de sécurité maliennes, on assiste à une nouvelle forme d'insécurité. Elle se manifeste par des vols, accompagnés souvent de braquages à main armée. Pour les autorités de la ville, cela s'explique par la pauvreté et la prolifération des armes légères dans la zone frontalière.
Mais selon le maire de Zégoua, si la crise perdurait, il y aurait, dans sa commune, une famine car, pense-t-il, même si les denrées alimentaires existent, il n'y aurait pas d'argent pour les acheter. "Et si nos parents en Côte d'Ivoire arrivent, on aura peu de chose à partager", a-t-il ajouté, d'un air inquiet. (* Cet article diffusé le 13 novembre à 12H23 GMT contient une erreur sur la première ligne du premier paragraphe. Prière de bien noter : ZEGOUA, sud du Mali, au lieu de 'nord du Mali' comme écrit initialement par erreur).

