ECONOMIE-MAURICE: Lobbying intense pour sauver l'industrie sucrière

PORT-LOUIS, 15 nov (IPS) – L'Ile Maurice se prépare à affronter une "catastrophe économique" qui menace son industrie sucrière, avec la baisse annoncée de 37 pour cent du prix du sucre dans le sillage de la réforme du régime sucrier de l'Union européenne (UE), à partir de l'année prochaine.

Missions de lobbying intense en Europe et intensification du programme de réformes sont menées pour rendre cette industrie viable et compétitive pour les 20 prochaines années, selon des sources proches du gouvernement mauricien.

Les agriculteurs mauriciens sont découragés. Ils ont joui, pendant longtemps, d'un bon prix pour leur sucre – trois fois plus que celui offert sur le marché mondial – grâce au 'Protocole sucre' avec la Communauté européenne, qui date de 1974, et ont pu ainsi mener une vie décente. "La vie ne sera plus comme avant", déclare à IPS, Jugdut Rampersad, un agriculteur qui cultive 6,5 hectares de terre dans l'est de l'île. "Mes revenus sucriers m'ont non seulement aidé à faire vivre ma famille, mais aussi à assurer l'éducation tertiaire (universitaire) de mes enfants à l'étranger". Beaucoup d'avocats, de médecins, d'ingénieurs et d'autres professionnels ont ainsi été formés grâce aux revenus sucriers. Ils sont maintenant au service de l'île. Ce qui fait dire au ministre de l'Agriculture et de la Technologie alimentaire, Nando Bodha : "Nous sommes une civilisation de sucre, pas un simple exportateur de ce produit".

Comme Rampersad, ils sont environ 30.000 les petits agriculteurs mauriciens qui sont inquiets de la baisse annoncée – de 529 euros (672 dollars), actuellement à 329 euros (418 dollars) la tonne de sucre – par la Commission européenne. Les agriculteurs mauriciens estiment que c'est le contraire qui aurait dû se produire "avec les coûts de production qui ne cessent d'augmenter et les investissements dans la mécanisation aux champs, l'épierrage des terres, l'irrigation et la modernisation des usines".

"L'industrie mauricienne va mourir lentement si la proposition n'est pas révisée", affirme à IPS, Baldeo Ramdin, un autre agriculteur, qui voit ses pairs abandonner leurs terres qui ne sont plus rentables ou les vendre à des fins résidentielles ou industrielles.

D'autres, à l'instar de Virendra Ramdhun, président de l'Association des agriculteurs du Nord, continuent à croire que les choses devraient s'arranger avec des facilités de l'Etat, en terme de subventions sur les intrants. Il estime que le rendement des cannes à sucre devrait s'améliorer avec l'irrigation des régions non-irriguées jusqu'ici, notamment dans le nord de l'île, avec de l'eau venant du nouveau barrage de Midlands, compensant ainsi toute perte de revenus. C'est la panique au sein de l'industrie sucrière maurienne. Les Mauriciens savaient depuis longtemps que les choses allaient se gâter dans ce secteur, indique à IPS, Eric Mangar, animateur du Mouvement autosuffisance alimentaire, une organisation non gouvernementale. "Ils n'ont pas fait grand-chose durant la dernière décennie pour améliorer la compétitivité de l'industrie sucrière en vue de se protéger des conséquences d'une baisse des revenus sucriers et de pertes d'emplois par milliers, surtout dans les régions rurales – si ce n'est depuis les trois dernières années", déclare Mangar. Pour lui, une "grande catastrophe" se prépare dans le monde rural de l'île, "lorsqu'on sait que les 30.000 petits agriculteurs possèdent environ 52 pour cent des terres sous culture de cannes", selon le ministre de l'Agriculture.

L'industrie sucrière mauricienne, vieille de 365 ans, exporte aujourd'hui 491.030 tonnes de sucre par an sous le 'Protocole sucre' vers l'UE. Elle est également le premier bénéficiaire du quota garanti de sucres spéciaux avec 41.980 tonnes annuellement. Le sucre représente 17 pour cent des revenus à l'exportation et constitue l'un des cinq piliers de l'économie de l'île, selon le Bureau central des statistiques, à Port-Louis, la capitale mauricienne.

Durant les trois dernières décennies, les revenus sucriers ont aidé grandement au développement de nouveaux secteurs, tels que le tourisme et le textile, devenus aujourd'hui des piliers importants de l'économie mauricienne. L'industrie sucrière a également favorisé le développement rural, tant et si bien qu'on ne fait plus de distinction entre les villes et les villages dans l'île. Grâce au sucre, Maurice est devenu une île en développement avec un produit intérieur (PIB) par tête d'habitant de 4.000 dollars contre 400, il y a 20 ans, déclare Bodha.

Ce n'est qu'en 2001 que le gouvernement mauricien a lancé un plan stratégique, d'un coût d'environ 110 millions de dollars, pour sauver l'industrie sucrière. L'objectif principal est de baisser les coûts de production en réduisant le nombre d'employés et en centralisant les opérations des usines. Le nombre d'unités industrielles a ainsi été réduit de 17 en 1997 à 11 en 2002. Une autre devrait cesser ses opérations vers la fin de cette année et deux ou trois autres en 2005. Il ne resterait alors que sept ou huit grosses unités dans l'île vers 2008, capables de broyer plus de cannes et de produire de l'électricité à partir de la bagasse (un sous-produit de la canne), et du charbon. Environ 10.000 des 20.000 travailleurs de l'industrie sucrière sont partis sous un plan de retraite volontaire durant les quatre dernières années, permettant ainsi au secteur de réduire ses dépenses salariales de 25 pour cent, selon la 'Mauritius Sugar Authority', organisme gouvernemental qui supervise les projets de développement dans l'industrie sucrière. L'industrie sucrière reste quand même lourdement endettée – à hauteur de 200 millions de dollars, selon la Chambre d'agriculture de Maurice.

"L'industrie sucrière mauricienne n'a donc pas le choix; elle doit impérativement réduire ses coûts de production le plus rapidement possible, avant la fin de l'année", soutient le ministre de l'Agriculture.

Lors d'une mission de lobbying en Europe en octobre, en compagnie d'autres ministres des pays du groupe Afrique, Caraïbes, Pacifique (ACP), Bodha a expliqué que la baisse de 37 pour cent représentait en fait une baisse de 42 pour cent. "Un fermier européen qui gagne 100 euros (127 dollars) actuellement va gagner 63 euros (80 dollars) avec la réforme, plus 60 pour cent de la baisse de 37 pour cent comme compensation, soit un total de 87 euros (110,5 dollars). Il ne perd que 13 euros (16,5 dollars). Or le paysan ACP, lui, va se retrouver avec 63 euros (127 dollars) et pas de compensation, en sus des frais pour la raffinerie, le fret et l'assurance à payer", souligne le ministre de l'Agriculture.

"Nous poursuivons notre mission de lobbying en Europe en novembre et décembre pour dire que nous ne sommes pas contre la réforme, mais qu'elle doit être étalée dans le temps et que la baisse du prix soit la plus raisonnable possible, tout en réclamant une compensation. C'est çà l'avis des pays ACP", indique Bodha.

Cette mission de lobbying, selon lui, pourrait avoir des effets positifs pour les ACP dans le sens où la baisse pourrait être moins de 37 pour cent et ne prendrait effet qu'en 2006 ou plus tard. Les ACP pourraient également bénéficier d'une compensation pour les pertes subies – une proposition dans ce sens ayant été faite récemment par la France dans une communication à la Commission européenne, affirme-t-il.

Entre-temps, Maurice prépare un nouveau plan d'action étalé maintenant sur la période 2005/2015 pour donner un coup de fouet à l'ensemble des activités de son industrie sucrière – production de sucres spéciaux, utilisation de la bagasse pour produire de l'électricité, production de l'éthanol et, "pourquoi pas, du plastique à partir de la fibre de la canne à sucre", ajoute Bodha. (FIN/IPS/AF/SA/IF/DV/NA/AIT/04)