YAOUNDE, 16 sep (IPS) – L'élection présidentielle au Cameroun est prévue le 11 octobre. Mais déjà, le climat social et politique connaît des tensions qui opposent les partis politiques de l'opposition au gouvernement, laissant présager des lendemains incertains.
La question de l'informatisation dans le processus électoral de ce pays d'Afrique centrale divise la classe politique, et est devenue, depuis juin dernier, le thème majeur des manifestations de rues organisées par les partis de l'opposition. "Il faut absolument informatiser si on veut avoir une élection transparente et crédible. Sans cela, au nom de l'intérêt de notre pays, ce scrutin doit être reporté", a déclaré à IPS, John Fru Ndi, président du Social Democratic Front (SDF), le principal parti de l'opposition.
"Sinon", a-t-il ajouté, "nous empêcherons la tenue du scrutin. Nous envahirons les rues afin de nous assurer que l'élection n'aura pas lieu".
L'opposition parle d'un report pour l'année prochaine, sans préciser de date.
Le débat sur l'informatisation du processus électoral n'est pas nouveau au Cameroun. Mais, il s'est transformé en des marches et meetings des partis de l'opposition réclamant l'informatisation, qui se répètent régulièrement à Yaoundé, la capitale politique, à Douala, la capitale économique du pays, et dans d'autres villes du pays, devenant une préoccupation pour les Camerounais. Mais, en cette période pré-électorale, certains meetings des partis de l'opposition tournent à des épisodes sanglants ou tragiques. Le 20 août, dans l'arrondissement de Balikumbat, dans la province anglophone du Nord-Ouest située à quelque 400 kilomètres de Yaoundé, le président du district électoral du SDF, John Nkonteh, a été tué. Des partisans du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), le parti au pouvoir, et le chef "Fon" Doh Gah Gwanyin III, sont soupçonnés d'avoir commis ce meurtre. Gwanyin III est membre du Comité central du RDPC et député au parlement camerounais. Le 9 septembre, un communiqué officiel a annoncé l'arrestation de 11 suspects pour une "instruction judiciaire conséquente". Mais Gwanyin III est en liberté.
En l'absence de toute condamnation de ce meurtre par les autorités qui affirment mener encore l'enquête, le nord-ouest du pays vivait dans la psychose et sous des opérations "villes mortes" réclamées par le SDF. Une expérience amère pour des Camerounais. Les premières villes mortes faisaient suite à la mort de six personnes tuées par la police, à l'occasion du meeting de lancement du SDF créé, en 1991 à Bamenda, capitale provinciale du Nord-Ouest. On était encore sous le parti unique. Le climat politique s'est alors détérioré, aggravé par une crise économique aiguë. Le gouvernement a accepté la création d'autres partis politiques et plusieurs ont lancé une campagne de villes mortes qui ont paralysé le pays, avec des manifestations tous les jeudis, réclamant le départ du président Paul Biya, au pouvoir depuis 1982.
Au début ce mois, la Coalition nationale pour la reconstruction et la réconciliation (CNRR) avait menacé d'organiser de violentes manifestations, le jour de l'inhumation de Nkonteh. La plupart des quelque 200 partis politiques enregistrés au Cameroun se réclament de l'opposition. Mais seuls trois sont représentés au parlement : le SDF, l' UDC (Union démocratique du Cameroun), et l'UNDP (Union nationale pour la démocratie et le progrès). Le jour de l'enterrement de Nkonteh, un dispositif spécial de sécurité avait pris place aux premières heures de la matinée pour, selon les autorités, "prévenir des actes de débordement éventuels". Tout s'est néanmoins déroulé sans problèmes, malgré la tension encore perceptible.
Toutefois, les leaders de la CNRR, notamment Fru Ndi du SDF et Adamou Ndam Njoya de l'UDC, ont fustigé, dans leur discours, le pouvoir, promettant d'honorer la mémoire de Nkontheh par tous les moyens. Pour les leaders de l'opposition, l'informatisation du processus est une occasion d'en découdre pacifiquement avec le régime du président Biya. Elle préviendrait toutes sortes de dérives. "Nous savions, depuis, que la non-informatisation du processus électoral pourrait provoquer des dérives incontrôlables", a dit à IPS, Garga Haman Adji, président de l'Alliance pour la démocratie et le développement (ADD).
"C'est la raison pour laquelle, depuis au moins cinq ans, j'avais fait la suggestion. L'informatisation seule peut préserver la paix sociale et garantir une élection transparente", a-t-il ajouté. Le gouvernement reconnaît la nécessité d'informatiser le processus électoral. "Ce serait un facteur de modernité. Nous y accordons une attention minutieuse et nous voulons y associer tout le monde…, aller ailleurs chercher de l'expertise et des compétences en invitant les autres à un dialogue citoyen, francà", avait déclaré le 27 août à la presse, Marafa Hamidou Yaya, ministre d'Etat chargé de l'Administration territoriale et de la Décentralisation. "Notre véritable problème est la sécurisation des actes de naissance et de la Carte nationale d'identité", a dit à IPS, Grégoire Owona, secrétaire général adjoint du RDPC et ministre chargé des Relations avec le Parlement. Le gouvernement estime qu'il faudrait parachever d'abord le processus de délivrance des cartes nationales d'identité informatisées sans laquelle l'informatisation du processus électoral ne peut être possible. "Il faut que l'informatisation soit perçue comme un catalyseur de changement organisationnel et non comme un remède miracle… Nous sommes engagés, mais le processus nécessite la somme de 16 millions de dollars que nous n'avons pas et aucun bailleur de fonds ne s'est prononcé pour nous aider", explique Owona. Mais une source ayant requis l'anonymat à la Direction des affaires politiques du ministère de l'Administration territoriale, affirme que le gouvernement n'a pas encore formulé de demande de financement en direction des bailleurs de fonds. La même source révèle que le gouvernement pourrait parvenir à l'informatisation à partir des municipales et législatives prévues en juin 2007.
L'opinion publique, pour sa part, apprécie la question de façon divergente.
"Si le gouvernement ne veut pas l'informatisation, c'est qu'il veut tout faire pour tricher comme d'habitude", affirme, à IPS, Paul Ngongang, informaticien et membre de Nouveaux droits de l'Homme, une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Yaoundé. Ngongang ajoute : "Certes, l'informatisation n'est pas susceptible de résoudre les fraudes, mais on pourrait tenter cette expérience qui paraît exaltante et qui a montré des voies de progrès ailleurs". Arlette Moukouri, membre du Programme intégré de lutte contre la pauvreté, une ONG camerounaise, a dit à IPS que "l'informatisation n'est pas une potion magique". Selon elle, "Le vrai problème, c'est de s'assurer que tous les Camerounais en âge de voter ont des cartes d'électeurs. Or la plupart des inscriptions en cours se font de manière sélective par les commissions chapeautées par les sous-préfets. De la sorte, pensez-vous que l'informatisation y fera quelque chose?", demande-t-elle.
Des militants de l'UDC ont déclaré à IPS, le 13 septembre, que les listes électorales "sont sélectives pour la plupart, et que cela pourrait nuire aux chances de succès du candidat de l'opposition". C'est pour cette raison, expliquent-ils, que l'opposition "souhaite l'informatisation de tout le processus". Djeukam Tchameni, informaticien et président du Mouvement pour la démocratie et l'interdépendance (MDI), a déclaré à IPS : "Notre position est que ce sontàles conditions d'organisation des élections qui sont mauvaises au Cameroun. Il importe donc de les changer dans leur globalité et non partiellement".
Mais il reconnaît que "L'informatisation elle-même n'est pas susceptible de résoudre le problème. Il ne faut pas transformer l'informatisation en gris-gris qui apporte des solutions magiques".
"Concernant l'élection du 11 octobre, l'informatisation est possible. On parle ici des listes électorales pour un maximum de huit millions d'inscrits. A mon sens, on peut informatiser les listes électorales et les mettre à la disposition de tous les Camerounais. Le blocage actuel n'est donc pas un problème sur la faisabilité technique, mais une expression de la volonté politique de ne pas évacuer l'environnement propice à la fraude", a ajouté Tchameni. Le président Biya a annoncé sa candidature mercredi soir, mais l'opposition se présente finalement en rangs dispersés puisque Fru Ndi du SDF et Ndam Njoya de l'UDC sont tous candidats.

