DEVELOPPEMENT-GABON: Privés d'eau potable, les habitants d'un quartier deLibreville se servent

LIBREVILLE, 20 août (IPS) – Les habitants d'un quartier populaire de la capitale gabonaise, Libreville, mécontents de ne pas être approvisionnés en eau potable, ont réalisé des branchements parallèles au cours de ce mois pour se servir à partir des compteurs d'abonnés réguliers de la société distributrice d'eau.

La Société d'énergie et d'eau du Gabon (SEEG), qui a été privatisée en 1997, détient le monopole de la distribution de l'eau et de l'électricité dans ce pays d'Afrique centrale. Elle rencontre d'énormes difficultés dans la distribution équitable de l'eau et de l'électricité dont la fréquence élevée des coupures influe sur la qualité de vie des habitants ainsi que sur la performance des autres entreprises. "A cause de la distance des points de raccordement et de la difficulté de s'approvisionner en eau potable, les habitants du quartier Nkol Ogoum de Libreville avaient lancé, en juillet, un cri d'alarme, se plaignant de ne pas bénéficier d'eau potable… jusqu'en 2004", rappelle à IPS un habitant de ce quartier.

Au départ, devant les hésitations de la SEEG, les quelque 5.000 habitants de ce quartier ont choisi d'acheter de l'eau, pourtant à un prix prohibitif, auprès d'abonnés réguliers qui y trouvent leur compte. Mais, les revendeurs d'eau, qui existent également dans d'autres quartiers de la ville, contribuent à renchérir le coût de l'eau et à en limiter l'accès.

En général, une consommation d'eau dite "familiale" ne peut excéder 15 mètres cubes (m3) par mois et le prix du m3 d'eau, depuis la privatisation de la SEEG, est d'environ 40 cents US. Avant la privatisation, il valait environ 91 cents US. Les nouveaux tarifs d'eau sont entrés en vigueur en juillet 1997 après une baisse de 17,25 pour cent.

Les consommations bénéficiant du tarif social à la SEEG, paient environ 24 cents US le m3. Nombreux sont les gens qui, en plus des abonnés usuels, revendent de l'eau. Les revendeurs font payer des prix d'environ 10 dollars par mois pour des personnes vivant seules, et entre 20 et 30 dollars par mois pour des familles selon la taille.

Face au manque à gagner croissant que génère cette "piraterie" pour la SEEG, elle a dépêché une mission, le 11 août, sur les lieux pour expliquer aux populations les difficultés rencontrées sur le terrain pour approvisionner en eau potable ce quartier populaire situé en altitude (121 mètres), au-dessus du niveau des réservoirs de l'entreprise.

Selon la SEEG, les pertes subies dans ce quartier sont estimées à 50.000 m3 par mois, soit près de 20.000 dollars.

Pour remédier à la situation, la SEEG a finalement décidé de construire un château d'eau pour alimenter ce quartier et améliorer également la distribution de l'eau dans d'autres quartiers environnants.

"Pour l'heure, le faible débit est un mal pour les usagers à cause de la longueur des tuyaux qu'ils utilisent pour acheminer de l'eau, et surtout de leur suspension sur des poteaux de fortune", souligne un technicien de la SEEG venu s'enquérir des contraintes du relief.

Le responsable du projet pour le compte de la SEEG, Rodrigue Ndjimbi Kombila, a déclaré à IPS que "le site a déjà été trouvé et les travaux consistent à construire un réservoir de 1.000 m3, avec un sur-presseur (pour augmenter le débit). Les usagers pourront disposer d'un pompage de 140 m3/heure". Pour la SEEG, "l'investissement coûtera 550 millions de francs CFA (environ 943.396 dollars)", a-t-il ajouté.

"C'est un sentiment de soulagement qui anime les populations car il paraissait incroyable de parcourir deux à trois kilomètres pour s'approvisionner à la fontaine publique tous les jours à défaut d'acheter de l'eau auprès des revendeurs…", indique à IPS, Nicaise Moulombi, président de l'organisation non gouvernementale (ONG) Croissance saine environnement qui défend les droits des consommateurs.

L'eau qui est une ressource essentielle pour l'humanité et pour les équilibres écologiques, est inégalement répartie au Gabon et sa bonne répartition représente un enjeu majeur pour les autorités gabonaises, reconnaît le ministère en charge de l'eau.

"Le Gabon dont les ressources en eau sont estimées à 164 km3, dispose d'un des plus hauts niveaux de ressources naturelles en eau par habitant (dans la sous-région). Le pays jouit aussi d'un potentiel considérable dont la valorisation pourrait constituer un atout important pour son développement", a affirmé à IPS, Yvette Ngwevilo Rekangalt, membre du Conseil économique et social.

"Mais l'accès à l'eau potable est très limité dans les quartiers sous intégrés compte tenu de leur enclavement et de l'absence d'infrastructures.

La pratique de l'achat d'eau potable est fréquente en ville où 36 pour cent des ménages économiquement faibles achètent l'eau auprès d'un revendeur", explique-t-elle.

Avec plusieurs années d'exode rural, la capitale gabonaise qui compte plus de 600.000 personnes, s'est beaucoup étendue et nombreux sont les habitants qui se retrouvent loin des points d'eau, malgré eux. "Dans certains quartiers, le manque d'éducation des populations en matière d'hygiène favorise le développement de pratiques et d'usages qui contribuent à la dégradation des ressources en eau", souligne Dr Pascal Obiang, du bureau de l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), à Libreville.

En ville, le développement de l'accès à l'eau potable n'a pas pu suivre la croissance urbaine, et 32 pour cent de la population urbaine n'y ont pas encore accès, selon des sources officielles.

Pour une population urbaine de 788.000 habitants, on ne dénombrait en 2003 que 59.200 abonnés à l'eau, soit un abonnement pour 13 personnes, pour une consommation de 11 millions de m3 d'eau par mois, selon des données de la SEEG.