GOMA, RD Congo, 7 juin (IPS) – La situation sécuritaire demeure encore très précaire dans les deux provinces orientales frontalières avec le Rwanda, le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC), 12 jours après la mutinerie, à Bukavu, de certains éléments de l'ex-armée rebelle du RCD/Goma.
Deux soldats sud-africains appartenant au contingent de la Mission d'observation des Nations au Congo (MONUC) ont trouvé la mort dimanche (6 juin) dans la localité de Rugari, à une quarantaine de kilomètres, au nord de la ville de Goma, dans l'est de la RDC, après un accrochage avec un groupe armé non identifié. Neuf autres casques bleus de l'ONU ont été blessés et ont été immédiatement évacués par hélicoptère vers un hôpital de la MONUC à Kindu, dans la province du Maniema, au sud-ouest de Bukavu.
Toutefois, les habitants de la région affirment avoir identifié les assaillants comme des gens en provenance du Rwanda. "Ils portaient l'uniforme de l'armée rwandaise et se servaient de force sur les étalages du petit marché de Kibumba, près de Rugari", a expliqué à IPS, suffoqué, Félix Mutabazi, un jeune vendeur, victime du saccage de ce marché, qui rentrait à Goma. Le convoi de la MONUC revenait d'une patrouille de routine à Rutshuru, à 75 km de Goma quand des habitants de Rugari lui ont signalé que des exactions se commettaient au petit marché de Kibumba. C'est en cherchant à vérifier les faits que, dans un petit bosquet, non loin du marché, le contingent de l'ONU a essuyé des tirs de la part de ce groupe armé non encore formellement identifié. La nouvelle de l'attaque armée dont les éléments de la MONUC ont été victimes, a brusquement fait remonter la tension qui commençait à se stabiliser dans la ville de Goma. La psychose d'une extension de la crise – qui sévit à Bukavu – vers la province du Nord-Kivu, dans le nord-est du Congo, s'est de nouveau exacerbée. D'autant plus que dans la nuit du samedi (5 juin) au dimanche (6 juin), le Rwanda avait, sans annonce préalable, décidé de fermer sa frontière au niveau des deux Kivu. Le Rwanda qui, sur le plan diplomatique, continue de nier toute implication dans la crise qui secoue de nouveau les deux provinces congolaises sur sa frontière sud, arrive de moins en moins à convaincre la communauté internationale de sa bonne foi, selon des analystes politiques à Goma. La Communauté internationale n'hésite, en effet, plus à pointer Kigali du doigt, comme en témoigne le communiqué du Comité international d'accompagnement de la transition (CIAT), diffusé dimanche à Kinshasa, la capitale congolaise, après une large concertation. Composé des 15 ambassadeurs des pays membres du Conseil de sécurité des Nations Unies, plus ceux de la Belgique et de l'Afrique du Sud, le CIAT, condamne la violation du processus de paix dans l'est du Congo et fustige "l'implication de pays voisins du Congo dans la crise de Bukavu". A Bukavu, sous occupation des insurgés depuis le mercredi (2 juin), la situation reste incertaine. La population a été réveillée, ce lundi (7 juin), par des tirs d'artillerie alors qu'elle espérait plus de tranquillité avec le départ annoncé, de la ville, des troupes mutinées du général Laurent Nkunda et du colonel Jules Mutebusi. Alors que les troupes insurgées traînaient les pieds pour rejoindre le cantonnement convenu avec la MONUC, les soldats de l'armée régulière sont rentrés dans la ville en tirant en l'air, en signe de victoire. "La situation est tellement explosive qu'on ne sait plus qui tire sur qui dans la ville de Bukavu", a indiqué à IPS, un responsable de la ville ayant requis l'anonymat. Autre signe de l'extrême précarité de la situation : un bateau, avec à son bord près de 200 personnes, a accosté, le 6 juin à Goma, en provenance de Bukavu. Les voyageurs disent avoir tout abandonné à Bukavu pourvu qu'ils aient la vie sauve. "On n'a pas, ici à Goma, la réalité exacte des atrocités commises sur les populations innocentes par les troupes de Mutebusi et de Nkunda", déclare à IPS, Ignace Matabaro, une valise à la main. "Toute la ville a été mise à sac. Si c'est un problème de protection d'une communauté ethnique contre une autre, je me demande laquelle des communautés devrait être protégée, entre nous les Bashi dont le terroir est Bukavu et les Banyamulenge qui n'ont pas dû souffrir autant que nous". Pour justifier son engagement militaire vers Bukavu, le général Nkunda avait, en effet, déclaré qu'il venait protéger les populations banyamulenge "victimes d'une extermination systématique de la part des militaires du général Mbuza Mabe", le commandant de la région militaire de Bukavu. Non seulement, il n'y a pas d'indication certaine d'une action délibérée contre les Banyamulenge, à l'origine de la crise, mais bien plus, certains Banyamulenge, habitant Bukavu, démentent avoir été l'objet de massacres de la part d'autres communautés. Le témoignage du commandant Patrick Masunzu, de tribu tutsi-banyamulenge, accuse devant IPS, le général Nkunda et le colonel Mutebusi d'exploiter la corde ethnique si sensible pour des objectifs non avoués. "Je suis Munyamulenge (singulier de Banyamulenge) moi-même, et je sais ce que je dis. Ces deux officiers roulent pour des intérêts rwandais et veulent mettre la communauté internationale devant un fait accompli en isolant la province du Sud-Kivu du reste de la RDC", affirme Masunzu à IPS.
Autre conséquence de l'insurrection à Bukavu : les organismes humanitaires œuvrant dans les deux Kivu, sont en concertation à Goma depuis ce lundi (7 juin) en vue d'étudier la position à tenir par rapport aux événements. La colère de la population congolaise contre la MONUC et les organisations humanitaires, fait craindre à la plupart d'entre eux pour leur propre sécurité. Et la fermeture de la frontière rwandaise exacerbe cette obsession sécuritaire. "Nous devons prendre nos précautions et étudier les voies de sortie d'urgence en cas de nécessité", a déclaré, à IPS, l'un deux. Cet agent humanitaire travaille au Programme alimentaire mondial (PAM), mais il n'a pas voulu révéler son nom.

