KIGALI, 14 mai (IPS) – "Retourner au Congo n'est pas un tabou. Si cela s'avère nécessaire, nous le ferons en plein jour", déclarait le président du Rwanda, Paul Kagamé, de retour d'Afrique du Sud, au cours d'une conférence de presse à Kigali, la capitale rwandaise, le 30 avril.
Kagamé avait assisté à l'investiture de son homologue sud-africain, Thabo Mbeki, réélu pour un second mandat à la présidence de son pays.
Ses propos venaient raviver la polémique au sujet d'un probable redéploiement des troupes rwandaises en République démocratique du Congo (RDC) dans le but de poursuivre les rebelles des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR) qui venaient de se signaler, quelques semaines auparavant, par une nouvelle tentative d'invasion du Rwanda. Le 8 avril, quelque 200 rebelles du FDLR, venus de la province congolaise du Nord-Kivu, à l'est, avaient attaqué une position de l'armée rwandaise sur une colline frontalière, dans la province de Gisenyi, au nord. Ils ont été repoussés le même jour à l'issue des affrontements qui ont fait 16 tués parmi les rebelles et six blessés dans l'armée régulière, selon des chiffres annoncés par Radio Rwanda, au lendemain de l'attaque. Cette offensive manquée a suscité l'émoi au Rwanda qui venait de débuter la semaine de deuil national commémorant le 10ème anniversaire du génocide de 1994, et en l'absence du président Kagamé qui partait, ce jour-même, pour un périple de deux semaines aux Etats-Unis. Les Rwandais n'avaient pas entendu parler des rebelles du FDLR depuis fin décembre 2001, lors de leur dernière attaque dans cette même région du nord du pays. Pour Jovin Ndayishimiye, directeur de la revue 'Points focaux', à Kigali, les rebelles rwandais ne pensent pas pouvoir s'emparer du territoire rwandais, ils n'ignorent pas que le pays est solidement défendu. Mais ils veulent, par de telles attaques, alerter l'opinion internationale et pousser le gouvernement de Kigali à négocier avec eux, explique-t-il à IPS. Dans une lettre adressée le 12 avril au représentant du secrétaire général de l'ONU à Kinshasa, en RDC, William Swing, le chef d'état-major des armées rwandaises, le général James Kaberebe, a protesté contre cette "agression du Rwanda, depuis le territoire congolais, sous les yeux de la Mission d'observation des Nations Unies au Congo (MONUC). La mission onusienne est censée superviser l'application de l'accord de paix signé à Pretoria, en juillet 2002, entre les présidents Joseph Kabila de la RDC et Kagamé du Rwanda, sous la médiation de leur homologue sud-africain Thabo Mbeki. Aux termes de cet accord, le Rwanda devrait retirer du Congo ses troupes, présentes depuis 1996, contre le regroupement, le désarmement et le rapatriement au Rwanda des rebelles du FDLR. Le Rwanda a retiré ses troupes en novembre de la même année, mais les rebelles rwandais sont toujours présents en RDC. Le retrait rwandais était effectif selon un membre du bureau de liaison de la MONUC à Kigali, qui a requis l'anonymat. Le FDLR regroupe les "Intarehamwe", milices responsables du génocide de 1994, et des ex-Forces armées rwandaises (ex-FAR) du régime déchu. Ce sont tous des extrémistes hutu, chassés du pouvoir en juillet 1994, par le Front patriotique rwandais (FPR) de Kagamé, et repliés dans l'est de la RDC.
Depuis lors, ils n'ont cessé de lancer des attaques contre Kigali, mais personne à Kigali ne sait avec précision qui arme les rebelles rwandais présents en RDC. Même les officiels rwandais ne donnent pas de précisions sur cette question.
Officiellement, c'est pour supprimer la menace que ces rebelles représentent que le Rwanda est intervenu chez son voisin à deux reprises..
En 1996, aux côtés des rebelles de Laurent Désiré Kabila pour renverser le régime de Mobutu vieux de 30 ans, et en 1998, aux côtés du Rassemblement pour la démocratie (RCD-Goma), actuellement membre du gouvernement de transition à Kinshasa. Toutefois, le Rwanda a été accusé par deux rapports de commission d'experts des Nations Unies – en même temps que d'autres pays impliqués à l'époque dans la guerre en RDC, notamment l'Ouganda – d'avoir pillé les ressources naturelles du Congo pendant l'occupation de la partie orientale du pays.
Mais, le gouvernement rwandais a toujours rejeté ces accusations et les rapports de l'ONU. Aujourd'hui, se profile comme la menace d'une troisième guerre entre le Rwanda et la RDC. La MONUC reconnaît, elle-même, que 8.000 rebelles rwandais se tiennent prêts à envahir le Rwanda. Dans un communiqué du 24 avril, les forces de la MONUC affirmaient avoir aperçu, trois jours plus tôt, 400 militaires rwandais dans la localité congolaise de Bunagana, à six kilomètres de la frontière commune avec le Rwanda et l'Ouganda. De quoi susciter la colère de Kinshasa. Le chef de la diplomatie congolaise, Antoine Ghonda a exigé, deux jours plus tard, à Kinshasa, le "retrait immédiat et inconditionnel des troupes rwandaises du territoire congolais". Kinshasa se disait "profondément inquiet" de cette "présence avérée de l'armée rwandaise" qui est "susceptible de saper la confiance et le processus de concertation en cours entre les deux pays". De son côté, Kigali continue à rejeter ces accusations. "Ceux que la MONUC affirme avoir vus ne sont que des militaires congolais parlant le kinyarwanda", déclare le ministre rwandais des Affaires étrangères, Charles Muligandé à Radio Rwanda. Un argument repris par d'autres officiels rwandais, tant civils que militaires, comme le porte-parole de l'armée, le colonel Patrick Karegeya, qui l'a répété à IPS, à Kigali. Il est vrai que Bunagana, comme toute la région frontalière avec le Rwanda, est peuplée à 80 pour cent de populations congolaises d'expression rwandaise. Mais la MONUC continue d'affirmer qu'elle avait bien vu des militaires rwandais à Bunagana, le 21 avril, mais qu'ils n'étaient plus là le 28 du même mois.
La tension ne cesse de monter depuis lors entre les deux capitales, malgré la deuxième affirmation de la MONUC, le 28 avril, selon laquelle les troupes rwandaises se seraient finalement retirées du Nord-Kivu. Mais les rebelles du FDLR, eux, ne désarment pas. La MONUC n'a pas les moyens de les désarmer; elle est une force d'interposition entre les deux pays. C'est le Congo qui s'était engagé à désarmer les FDRL. Mais, sur les 25.000 rebelles rwandais qui devraient être désarmés et rapatriés au Rwanda, aux termes de l'accord de paix rwando-congolais de Pretoria, 1.300 seulement ont pu regagner leur pays, et presque tous de leur propre gré ou après avoir été pris par des militaires congolais, à l'issue des combats, selon la Commission nationale rwandaise de démobilisation.
Les rebelles continuent à se battre dans l'est du Congo contre des militaires congolais, fidèles à l'ancien mouvement rebelle du RCD-Goma qui occupent encore certaines de leurs positions militaires précédentes parce que les anciennes armées belligérantes de la RDC ne sont pas encore réunifiées. L'ex-mouvement rebelle RCD – l'allié du Rwanda – contrôle toujours les provinces du Nord-Kivu et Sud-Kivu.
Au Sud-Kivu, les rebelles rwandais tentent de se frayer un passage vers le nord du Burundi, dans la vaste forêt de Nyungwe qui s'étend à cheval entre les deux pays. Au Nord-Kivu, leur autre objectif est de gagner le sud de l'ouganda. Ainsi espèrent-ils attaquer le Rwanda sur deux fronts, au nord et au sud, selon des informations rapportées par divers médias internationaux. Aussi les troupes rwandaises sont-elles massées, depuis un mois, le long de ses frontières avec la RDC, selon le porte-parole de l'armée rwandaise, le colonel Karegeya qui l'a confirmé à IPS. Mais à l'intérieur du Rwanda, tout est paradoxalement calme : les commerces ouvrent normalement, les écoles et les services n'ont rien changé de leur train quotidien. Au grand stade de la capitale, "Amahoro" (paix en kinyarwanda), se poursuivent, depuis le 25 avril, les matches de football de la 30ème coupe d'Afrique du centre et de l'est (CECAFA). Dix clubs, venus de neuf pays de la région, se disputent une coupe sponsorisée depuis trois ans par le président Kagamé, et qui porte son nom. Même à la frontière avec la RDC, rien ne présage une nouvelle guerre. Au poste de Gisenyi, au nord, comme à celui de Cyangugu, au sud, les va-et-vient inter-frontaliers sont toujours aussi intenses : des maraîchers qui vont acheter ou vendre d'un pays à l'autre, des travailleurs congolais en quête de boulot au Rwanda, des parents rwandais qui vont visiter les leurs au Kivu, en RDC.

