NAIROBI, 14 mai (IPS) – La stabilité de tout gouvernement est mesurée à la liberté qu'il accorde à la presse. Si le gouvernement est transparent dans ses contrats, alors je ne vois aucune raison pour laquelle il devrait s'inquiéter à propos de la presse", déclare l'activiste défenseur kényan des médias, Mitch Odero.
De récentes déclarations des autorités affirment toutefois qu'elles ont une opinion moins optimiste des journalistes du pays. Les commentaires d'Odero viennent à la suite d'une lettre publiée par le chef du service public et secrétaire du cabinet, Francis Muthaura, mettant en garde les fonctionnaires contre la transmission d'informations classées top secret à la presse. Le document du 27 avril indique qu'il y aura des conséquences désastreuses pour ceux qui ne se conformeront pas à la consigne.
"Les fonctionnaires qu'on surprendrait en train de transmettre une information classée secrète aux personnes non autorisées seront suspendus du service ou recommandés pour le renvoi selon la gravité du sujet", souligne la lettre, qui vient juste après plusieurs révélations faites par la presse sur la corruption présumée du gouvernement. Cette synchronisation a amené des journalistes à percevoir la consigne avec beaucoup de suspicion.
L'une des affaires mise en relief par la presse concerne un contrat du gouvernement pour l'impression des passeports. Une entreprise française, Francois Charles Oberthur Fiduciaire, a obtenu le contrat, même si les coûts estimatifs qu'il a donnés dépassent ceux des trois autres firmes. La société française n'a pas également eu besoin de subir tout le processus d'acquisition.
De hauts responsables des ministères des Finances et des Affaires intérieures sont accusés d'avoir gonflé le prix du contrat, et de l'avoir attribué à François Charles Oberthur Fiduciaire illégalement. Après la sortie des informations sur l'affaire le 20 avril, le gouvernement a suspendu le projet en attendant le résultat d'une enquête.
Une autre affaire impliquant le ministre du Commerce, Mukhisa Kituyi, remonte à février. Il est accusé d'avoir influencé une société publique de ciments afin qu'elle accorde des réductions illégales de plusieurs millions de dollars à ses fournisseurs.
Kituyi aurait ignoré les recommandations d'une équipe d'audit du gouvernement, qui a indiqué que la société de ciment devrait réduire ces ristournes en fonction du volume. Bien que le ministre ait nié avoir commis un quelconque méfait, le parlement a exigé de lui une explication sur la question. Les fournisseurs ont également intenté un procès pour faire maintenir les ristournes.
Pour sa part, l'Union des journalistes du Kenya (KUJ) veut que l'avertissement de Muthaura soit retiré en urgence.
"L'avertissement est une forme de dictature. Pourquoi le gouvernement voudrait-il que les gens ne donnent pas l'information? Y a-t-il quelque qu'il cache?", a demandé Tervil Okoko, président de l'organisation, dans un entretien avec IPS.
Une partie de l'explication de la lettre peut résider dans le fait que les autorités semblent être de plus en préoccupées par les opinions des donateurs sur le Kenya, longtemps perçu comme un pays où la corruption est répandue.
Des sources proches du gouvernement ont dit à IPS que le gouvernement désirait vivement présenter une image optimiste des efforts du pays pour réduire la corruption.
Gladwell Otieno, directrice exécutive de la branche kényane de Transparency Interntional – un organisme de lutte contre la corruption – a refusé de parler de cette affaire.
Elle a toutefois déclaré dans un entretien que le gouvernement ferait mieux de récompenser les personnes qui tirent la sonnette d'alarme plutôt que de les punir : "C'est dans l'intérêt du gouvernement de travailler avec des gens qui dénoncent la corruption. Nous ne pouvons pas réussir à combattre la corruption là où des pressions sont exercées sur la circulation de l'information".
Dans ce que certains perçoivent comme une autre tentative de bâillonnement de la presse, le ministre de l'Information et du Tourisme, Raphael Tuju, a mis sur pied, en mars, une commission pour enquêter sur les activités d'une station de radio locale qui avait été critique à l'égard de son homologue chargée de l'Eau et du Développement, Martha Karua. La station l'a accusée de mauvais rendements, et d'arrogance à l'égard de la presse.
Au début, la commission incluait des avocats, des responsables de la KUJ, du président de l'Association des propriétaires de presse Wilfred Kiboro et Tom Mshindi, directeur exécutif du groupe 'East Africa Standard Limited', qui est propriétaire d'un important quotidien – 'The Standard'. Toutefois, la KUJ, Kiboro et Mshindi se sont retirés de la commission le mois dernier, citant des inquiétudes par rapport à l'attitude du gouvernement à l'égard de la presse.
David Makali – directeur exécutif du 'Standard' – avait également été arrêté en septembre dernier pour avoir publié des extraits d'un rapport de police qui contenait des aveux faits par des suspects dans le meurtre de Crispin Mbai.
Mbai, un professeur d'université, a été également chef d'une commission de révision constitutionnelle qui discutait pour savoir si oui ou non la présidence devrait être dépouillée de la plupart de ses pouvoirs. Ceux-ci seraient ensuite attribués au Premier ministre.
La Coalition nationale Arc-en-ciel (NARC) au pouvoir a apparemment soutenu cette dévolution de pouvoir dans la période qui a précédé l'élection déterminante de décembre 2002 qui a sorti Daniel arap Moï, qui a longtemps dirigé le pays. Elle est toutefois revenue sur sa position depuis.
Il y a eu des spéculations selon lesquelles le meurtre de Mbai (en septembre 2003) était lié aux disputes entourant le futur statut de la présidence – une croyance alimentée sans doute par le fait qu'un député allié au président était impliqué dans les aveux.
Le ministre de la Sécurité nationale, Chris Murungaru, a publié un communiqué virulent qualifiant la publication des aveux "de grave violation de la loi".
Actuellement, la constitution kényane ne protège pas explicitement la liberté de la presse. La presse opère conformément à la section 79 du document, qui garantit aux citoyens la liberté d'expression.
Odero, qui est président de la section kényane de l'Institut des médias d'Afrique de l'est, croit que le parlement doit renforcer les droits des médias en votant une loi sur cet aspect qui donnerait une protection légale à la liberté de la presse.

