SANTE-KENYA: Un nouveau rapport enflamme le débat sur l'avortement

NAIROBI, 10 mai (IPS) – Un rapport suggérant la légalisation de l'avortement au Kenya pour réduire la mortalité maternelle a déclenché un débat passionné dans le pays. Des organisations anti-avortement soutiennent que la prévention des grossesses non désirées est une meilleure façon de réduire ces décès.

L'étude, 'Une évaluation nationale de l'ampleur et des conséquences de l'avortement clandestin au Kenya recommande' qu"'il y ait un examen de la politique et de la loi sur l'avortement au Kenya". Actuellement, l'interruption d'une grossesse est proscrite dans ce pays d'Afrique de l'est, excepté dans des cas où la vie de la mère est en danger.

La recherche pour le document a été faite par l'Association des médecins du Kenya, la section kényane de la Fédération des femmes juristes (FIDA-K), le ministère de la Santé et des Services d'assistance aux projets internationaux (IPAS) – une organisation basée aux Etats-Unis qui fait pression en faveur des droits de la reproduction des femmes. Il a été lancé jeudi (6 mai) dans la capitale kényane, Nairobi.

Le rapport indique qu'environ 300.000 avortements clandestins sont pratiqués dans le pays chaque année, occasionnant l'hospitalisation d'environ 20.000 femmes et filles avec des complications qui y sont liées.

Ceci se traduit en un taux d'avortement quotidien d'environ 800 opérations – et à la mort de 2.600 femmes chaque année.

A une conférence de presse organisée le 5 mai en prélude au lancement, Peter Gichangi – un professeur titulaire au département de gynécologie et d'obstétrique à l'Université de Nairobi – a indiqué aux journalistes : "Nous utilisons l'étude comme un instrument pour défendre notre cas, et préconiser des changements de politiques". De même, le vice-président de l'IPAS pour l'Afrique, Eunice Brookman-Amissah, a déclaré : "Nous ne pouvons pas nous abstenir de prendre position alors que des femmes et des jeunes filles continuent de mourir d'un problème qui peut être évité. Malgré la loi restrictive au Kenya, l'avortement clandestin continuera d'être pratiqué à moins que nous ne prenions des mesures pour régler le problème, comme cela a été fait dans d'autres pays".

Brookman-Amissah se référait à l'Afrique du Sud, la Tunisie et au Cap Vert comme des exemples de pays africains qui avaient légalisé l'avortement – ajoutant que dans les nations développées "les femmes ne meurent pas d'avortement clandestin parce que leurs gouvernements ont fait en sorte qu'elles subissent des interruptions de grossesse légales et sans risque lorsque cela devient nécessaire".

Toutefois, chacun a encore choisi son camp autour de cette question la semaine dernière lorsque des organisations anti-avortement ont de nouveau exprimé leur opposition à la légalisation de l'avortement.

"Nous ne pouvons même pas discuter de la légalisation de l'avortement au Kenya …Pour empêcher les décès dus à l'avortement, nous devons tout d'abord empêcher les grossesses non désirées", a déclaré, à IPS, Jean Kaggi, présidente du Mouvement pour le respect de la vie au Kenya.

"La première mesure préventive est de préconiser l'utilisation des méthodes de planning familial, et de s'assurer qu'elles sont accessibles à chaque femme ou fille qui est sexuellement active", a indiqué Kaggi, qui est également secrétaire régionale de l'Association internationale chrétienne des médecins et dentistes.

Cet argument est embrouillé par le fait que le Kenya est actuellement confronté à une pénurie de contraceptifs depuis l'année dernière.

James Nyikal, le directeur des services médicaux du ministère de la Santé, a déclaré que ceci faisait suite à un retard dans la fourniture des contraceptifs qui a été provoqué par, entre autres choses, le long processus d'approvisionnement. "Notre politique est de les livrer gratuitement à tous les centres de santé dans le pays. Mais lorsque nous les achetons et que la livraison est retardée, nous sommes confrontés à une crise pareille à celle dans laquelle nous nous trouvons actuellement. Autrement, nous espérons une livraison d'ici à la fin de ce mois ou en juin", a-t-il indiqué en réponse à une question posée par IPS à la conférence de presse du 5 mai.

La ministre de la Santé, Charity Ngilu, souligne que le gouvernement explore des moyens alternatifs de mettre les contraceptifs à la disposition de la population.

"Nous ne sommes pas encore parvenus à la sécurité contraceptive et le ministère cherche des voies pour partager ce service très coûteux avec d'autres partenaires dans (le domaine de) la santé de la reproduction", a-t-elle dit dans un discours lu en son nom au lancement, par Nyikal.

Selon Josephine Kibaru, directrice de la santé de la reproduction au ministère, les contraceptifs coûtent au Kenya environ 13 millions de dollar par an.

Pour les adversaires de l'interruption volontaire de grossesse, la sensibilisation des hommes sur l'importance des contraceptifs est également d'une nécessité capitale dans la réduction des grossesses non désirées.

"Les hommes sont les décideurs dans la société, et cela va même jusqu'aux questions sexuelles. Les hommes sont ceux qui décident de comment et de quand avoir des rapports sexuels. A cet égard, il est important qu'ils soient sensibilisés afin d'aider leurs partenaires et qu'ils leur rappellent même de prendre les contraceptifs", a indiqué Kaggi.

"Cette information devrait leur être passée par le canal de la radio, la télévision, les journaux, les barazas des chefs (réunions des chefs), les lieux de travail, et partout où les hommes se trouvent – même dans les bistrots".

Un certain nombre d'organisations de femmes ont toutefois soutenu les recommandations du rapport.

"Nous devrons commencer par faire pression sur le gouvernement afin qu'il promulgue des lois d'habilitation pour faciliter les droits des femmes à la santé de la reproduction. Lorsque 300.000 femmes meurent chaque année à cause de l'avortement, nous avons un problème", a déclaré Joyce Majiwa, présidente de la FIDA-K.

Les appels des femmes parlementaires en 2003 en faveur de la légalisation de l'avortement avaient suscité une réaction furieuse des groupes chrétiens – qui étaient descendus dans les rues de Nairobi pour protester contre l'initiative.