JOHANNESBURG, 3 fév (IPS) – "La soi-disant "fuite des cerveaux" de l'expertise professionnelle de l'Afrique du Sud est une source d'inquiétude depuis plusieurs années maintenant. Des discussions sur le phénomène tendaient à se focaliser sur des professionnels blancs mais, il apparaît que des Sud-Africains noirs sont également en train de prendre part à l'exode.
Brian Khumalo, associé principal à Leaders Unlimited, la plus grande société de recrutement d'Afrique du Sud, a qualifié la fuite des cerveaux de "situation très grave".
"Ce n'est pas tant le départ des Noirs qui inquiète. C'est leur retour qui est le problème. Nous n'avons rien contre le fait que les Noirs aillent à l'étranger et acquièrent des aptitudes et une expérience mondiale. Le problème est : une fois qu'ils arrivent là-bas, vont-ils revenir?" Interrogé sur le nombre de professionnels noirs quittant l'Afrique du Sud, Khumalo a indiqué : "Nous n'avons pas de statistiques spécifiques. Mais, selon différents rapports, 2.000 Noirs quittent le pays chaque année".
Selon lui, des professionnels noirs vont à l'étranger pour acquérir de meilleures qualifications et aptitudes et parvenir au même niveau que des Sud-Africains qui ont vécu en exil durant l'apartheid.
Ces exilés, maintenant de retour au pays, ont obtenu de bons emplois grâce à leurs diplômes supérieurs et à leur contact avec le monde extérieur.
Au nombre des Sud-Africains qui cherchent fortune outre-mer – des infirmiers, des médecins, des enseignants et des experts en technologie de l'information sont recherchés en raison de leur maîtrise de l'anglais.
Quelque 11,671 Sud-Africains ont émigré l'année dernière, contre 8,080 en 2002, selon des statistiques officielles. La plupart d'entre eux sont allés aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Nouvelle Zélande, aux Pays-Bas et en Australie.
Les raisons qu'ils donnent pour leur départ d'Afrique du Sud vont des salaires peu élevés au taux de criminalité du pays.
Une nouvelle étude, intitulée "la fuite des flamants", publiée récemment dans la ville portuaire du Cap, s'est jointe au concert de préoccupation au sujet de la fuite des cerveaux. "Le flux est près de quatre fois supérieur aux statistiques officielles", indique le rapport.
Michael Kahn, directeur exécutif du Conseil de recherche en sciences humaines, qui a mené l'étude, a dit à IPS : "A ce moment-là, les gens ne disaient pas quand ils émigraient. Ils disaient seulement aux agents de l'immigration aux frontières qu'ils allaient travailler à l'étranger pendant un ou deux ans afin de pouvoir partir avec la plupart de leurs biens".
"Mais actuellement, les lois liées aux choses comme les contrôles de devises étrangères, ont été un peu assouplies", a-t-il ajouté.
La question de la fuite des cerveaux préoccupe également La Confédération des syndicats d'Afrique du Sud (COSATU), forte de 1,7 million de membres.
"La pénurie des compétences est un problème. Cela augmente le chômage", a déclaré Williams Madisa, président de la COSATU.
La question a par ailleurs été soulevée lorsque le président sud-africain Thabo Mbeki a rencontré récemment son homologue nigérian, olusegun Obasanjo, à Abuja.
Le Nigeria – et en fait la majeure partie de l'Afrique – se trouve dans une situation difficile similaire à l'Afrique du Sud : environ 250.000 Nigérians vivent aux Etats-Unis, selon le Bureau américain de recensement.
La Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique (CEA), basée en Ethiopie, estime que depuis les années 1980, l'Afrique a perdu plus du tiers de ses professionnels au profit des pays développés.
L'Afrique subsaharienne, selon la CEA, dépense plus de quatre milliards de dollars par an sur l'assistance technique, y compris le coût du recrutement de 100.000 experts étrangers.
"La fuite des cerveaux est un obstacle majeur au développement de l'Afrique puisqu'elle dépouille plusieurs pays des ressources humaines nécessaires pour bâtir les institutions et l'infrastructure qui soutiennent des économies fortes", a-t-il observé.
Edward Ofori-Sarpong, vice-recteur de l'Université du Ghana, a déclaré à une conférence dans la capitale, Accra, l'année dernière que 70.000 Africains qualifiés quittaient l'Afrique chaque année.
Il a déploré le fait que l'Afrique subsaharienne compte seulement 20.000 scientifiques et ingénieurs, environ 3,6 pour cent de la communauté scientifique mondiale, au service d'un continent dont la population est estimée à 600 millions d'habitants.
"L'Afrique a besoin d'au moins un million de scientifiques et d'ingénieurs pour assurer ses perspectives de développement", a-t-il dit dans une communication intitulée "Effets de la fuite des cerveaux sur le développement national".
Actuellement, le défi auquel est confrontée l'Afrique est comment renverser cette tendance.
"Il revient à une société comme la nôtre de se charger de localiser les gens à l'étranger. Elle devrait découvrir ce que ces gens font maintenant et quand ils reviendront, afin qu'ils puissent être remis sur le marché du travail", a indiqué Khumalo.
Selon des critiques, les salaires peu élevés empêchent souvent les Africains de retourner chez eux. "Un professionnel africain ne quittera pas son emploi de 50.000 dollars par an pour accepter un poste de 500 dollars l'an en Afrique", a déclaré Dale Emeagwali, un scientifique nigérian basé aux Etats-Unis.
Emeagwali fait pression sur les gouvernements africains à travers son site Internet et plaide, au cours des conférences, en faveur de l'augmentation des salaires des professionnels pour encourager leur retour en Afrique.

