DROITS-RD CONGO: Un ancien Premier ministre de Mobutu interpellé par lajustice à son retour d'exil

KINSHASA, 27 nov (IPS) – Un ancien Premier ministre de feu président Mobutu, Léon Kengo wa Dondo, de retour d'un exil de sept années en Europe, va comparaître devant la justice congolaise pour malversation financière, selon une lettre du vice-ministre de la justice, Koloso Sumaili.

Dès son retour en République démocratique du Congo (RDC), la semaine dernière, Kengo a été reçu à coups de pierres par des jeunes gens de Ndjili, une commune de Kinshasa, la capitale congolaise, située non loin de l'aéroport du même nom. La lettre du vice-ministre de la justice, dont le fac-similé est paru dans 'La Référence Plus', un quotidien de Kinshasa, reproche notamment à l'ancien Premier ministre un détournement de dénier public de l'ordre de 45,321 millions dollars entre 1994 et 1997. Kengo devra également justifier près de 15 millions de dollars détournés dans la même période. En septembre dernier, la presse belge avait accusé Kengo de blanchiment d'argent sale et un juge belge l'aurait entendu à ce sujet, à Bruxelles, à la demande des autorités judiciaires congolaises. C'est la première fois que les nouvelles autorités de la RDC interpellent un ancien dignitaire mobutiste pour sa gestion des affaires de l'Etat pendant qu'il était en fonction. Kengo est également la première personnalité politique à être victime d'une colère populaire aussi violente à son retour d'exil. Encore sous le choc de ce comportement qu'il estime intolérant et anti-démocratique dans un pays qui cherche à restaurer des pratiques démocratiques, Kengo, très peu bavard, a tout de même accédé aux sollicitations de certains organes de presse dont IPS : "Je ne suis pas venu exprimer des ambitions politiques à Kinshasa", a-t-il déclaré. "Dès lors que l'accord de Pretoria a été signé et que les Congolais se sont entendus sur une gestion consensuelle de la paix, dès lors que les institutions du pays ont été mises en place, je me suis dit que c'est maintenant le moment de regagner mon pays", a-t-il dit. Répondant aux allégations de malversation financière dont il est l'objet de la part du nouveau gouvernement, l'ancien Premier ministre a déclaré n'avoir pas encore reçu la notification d'une telle accusation. "J'ai lu comme vous dans la presse que je devais comparaître devant la justice. Je suis même étonné que ce soit un ministre qui ait signé le document m'invitant à comparaître en lieu et place d'une autorité judiciaire". Kengo affirme vouloir bien assumer la responsabilité collective de sa gestion des affaires mais, dit-il, il ne doit pas être seul à le faire.

"Les gens devraient comprendre qu'il n'est pas facile, pour un Premier ministre, dans un gouvernement de compromis, d'appliquer sa propre vision politique. Le gouvernement que l'on constitue n'est pas nécessairement celui que l'on veut. Toutes les tendances sont, bien entendu, représentées au gouvernement, mais il n'est pas dit que tout le monde regarde dans la même direction".

Kengo, dont la résidence avait été pillée de fond en comble à l'arrivée, à Kinshasa, des troupes rebelles de Laurent Désiré Kabila en mai 1997, s'est contenté d'un modeste appartement dans le centre de la ville. Son interpellation officielle, par les autorités congolaises après la lapidation de son cortège à son retour d'exil, constitue-t-il le signe de l'ouverture du procès du régime Mobutu dont on a tant décrié la mauvaise gouvernance?, s'interroge un observateur. Les Congolais ont des réactions variées par rapport à la question. Mais une opinion assez générale estime inopportun, dans les circonstances fragiles actuelles, un procès contre les dignitaires du régime Mobutu. "Il est vrai que les dignitaires du régime Mobutu n'ont pas brillé par une bonne gestion des affaires de l'Etat", a déclaré Corneille Longwa, un analyste politique. "Mais ouvrir le dossier de la gestion Mobutu à l'heure actuelle, où tous les Congolais sont déterminés à tout sacrifier pourvu que se réalisent la réconciliation et la réunification du pays, nous remettrait à la période de la conférence nationale qui a fait le même procès des mobutistes sans parvenir à un résultat satisfaisant", a ajouté Longwa.

Mathilde Mwamba, coordinatrice de l'Association des mamans abandonnées (AMA), se demande laquelle des personnes, qui sont actuellement au pouvoir, est suffisamment propre politiquement pour jeter la première pierre à Kengo : "Je suis heureuse que l'on puisse ouvrir un dossier judiciaire sur la gestion des anciens mobutistes comme Léon Kengo wa Dondo", réplique-t-elle. "Au moins, le gouvernement aura prouvé que personne n'est au-dessus de la loi et donc qu'en conséquence, toute personne, qui aura tué, volé et violé pendant la guerre, pourra également répondre de ses actes devant la justice", explique-t-elle. Pour Kibambi Shintwa, journaliste et propriétaire d'une chaîne de télévision privée à Kinshasa, l'ouverture d'un procès du régime Mobutu est de nature à saborder tout l'équilibre relatif que l'actuelle structure politique a réussi à maintenir. "Tout risque de s'écrouler. Car je ne peux pas comprendre que des chefs de guerre, qui portent sur leur conscience la mort de milliers de Congolais, soient rentrés sans problème à Kinshasa et occupent des postes de haute responsabilité, tandis qu'une personne comme Kengo wa Dondo, dont le seul crime est d'avoir géré sous Mobutu, soit humiliée à ce point, à son retour au pays et directement interpellé par la justice", estime Kibambi.