DEVELOPPEMENT-AFRIQUE: L'endettement du continent accentue la pauvreté

DAKAR, 24 nov (IPS) – Au rythme actuel de son développement, l'Afrique risque d'être la seule région du monde à avoir, en 2015, plus de pauvres qu'elle n'en avait en 1990, selon un groupe d'experts ayant examiné récemment, à Dakar, les problèmes de l'endettement extérieur du continent.

Dans de nombreux domaines, le continent n'atteindra pas les Objectifs de développement du millénaire dans les délais, estiment les participants à la réunion axée sur le thème "Résoudre le problème de l'endettement extérieur de l'Afrique pour financer le développement". Selon des estimations rendues publiques lors de la réunion, un montant de près de 3.050 milliards de dollars US serait nécessaire pour réaliser les objectifs du développement du millénaire alors que le contient continue encore de supporter le lourd fardeau de la dette.

La rencontre a été co-organisée par la Commission économique pour l'Afrique (CEA) et le gouvernement du Sénégal, la semaine dernière, et a regroupé environ 70 experts représentant notamment l'Union africaine (UA), le Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD), diverses organisations des Nations Unies, des gouvernements, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, le Club de Paris et des ONG.

Selon les experts, à ce jour, "l'Afrique n'a guère fait de progrès et entre 1990 et 1999, le nombre de pauvres a augmenté de plus de six millions chaque année". Les participants ont discuté de plusieurs aspects liés à la dette, notamment les questions juridiques de la dette, la justification économique de la remise de la dette et le financement de l'allégement de la dette africaine.

Ils affirment que la principale cause de l'endettement de l'Afrique est à rechercher dans un endettement chronique qui ne cesse d'annihiler tous les efforts de développement du continent africain. Cette crise trouve son fondement sur les politiques économiques appliquées au début des années 70, durant lesquelles la bonne tenue des cours des produits de base et la relative aisance financière des banques des pays développés ont favorisé la mise en ouvre de politiques sociales et de développement volontaristes. Ces politiques ont généré des niveaux de consommation publique sans commune mesure avec les capacités des Etats africains à soutenir les politiques sociales et de développement volontaristes en même temps que des niveaux d'investissement requis sans recourir, souvent de manière inconsidérée, à l'endettement extérieur.

Les besoins financiers de l'Afrique et les perspectives d'allégement de la dette doivent nécessairement être examinés dans le contexte plus vaste du financement du développement. Ainsi, les participants ont plaidé pour une évaluation des montants actuels de l'aide, leur composition et leur qualité ainsi que la proportion de dons et de prêts. L'allégement de la dette sera malheureusement très insuffisant pour financer la réalisation des objectifs de développement du millénaire et assurer la viabilité de la dette à long terme.

Selon le Rapport économique sur l'Afrique 2003, les résultats économiques de l'Afrique de l'année dernière ont été en deçà des prévisions, et la croissance a ralenti, tombant à 3,2 pour cent, contre 4,3 pour cent l'année dernière. Seuls cinq des 53 pays africains ont atteint le taux de 7 pour cent requis pour réaliser les objectifs de développement du millénaire. Parmi les autres pays, 43 ont enregistré des taux de croissance inférieurs à 7 pour cent et cinq autres, des taux de croissance négatifs.

Ces résultats reflètent le marasme économique ainsi que la lenteur de la reprise des échanges commerciaux au niveau mondial. La sécheresse et le VIH/SIDA, qui sévissent dans diverses parties de l'Afrique australe et orientale, de même que les récents conflits armés un peu partout et les conflits socio-économiques ont contribué au recul de la croissance économique du continent, note le rapport.

"La nécessité de désendetter le continent est à la fois prégnante et urgente", estime Moustapha Kassé professeur d'économie à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, rappelant que "c'est l'un des objectifs majeurs du Plan du millénaire de l'ONU et du Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique".

"Pour diminuer la pauvreté en Afrique de 50 pour cent d'ici 2015, le taux de croissance cible devrait être supérieur à 7 pour cent, ce qui suppose des investissements massifs (de l'ordre de 40 pour cent du produit intérieur brut, mais aussi la nécessité de ramener la dette à un niveau soutenable", souligne Kassé. "Le problème de l'endettement des pays en voie de développement trouve ses racines dans la fin des années 60". Encouragés par la conjoncture mondiale favorable d'alors, explique Kassé, la plupart des pays se sont endettés pour financer leurs investissements.

La dette permettrait de réaliser des taux de croissance élevés. Elle soutenait aussi le commerce mondial, fortement déprimé.

Quand, vers la fin des années 1970, la situation favorable à une croissance rapide s'est détériorée, les pays en voie de développement ont continué de s'endetter, explique-t-il, ajoutant que le cercle vicieux de l'endettement s'était alors installé. A l'ouverture de la réunion, le chef de l'Etat sénégalais, Abdoulaye Wade, avait déploré le niveau d'endettement des pays africains. "Entre 1960 et 1979, les pays africains ont emprunté n'importe quoi et accepté toutes sortes de dettes à des taux d'intérêts exorbitants. Certains pays européens ont poussé nos pays à s'endetter en leur faisant même croire qu'ils ne payeront pas, ce qui fait que les dettes de nos pays avaient atteint des niveaux inacceptables. Il y avait des complicités entre des dirigeants africains et des pays créanciers", a-t-il dit.

Selon Wade, "tous les Etats africains ont payé plus de cinq fois le montant initial de leur dette", donnant l'exemple du Sénégal qui a vu l'encours de sa dette publique se multiplier par 111 pour cent au cours des 15 dernières années.

Pour Wade, "le vrai problème, ce n'est pas le rééchelonnement ni l'annulation d'une dette qui revient nécessairement, mais le désendettement durable de l'Afrique", ajoutant que "le drame est qu'aujourd'hui nul n'a une visibilité suffisante de l'horizon d'extinction de la dette, ce qui signifie qu'elle pourrait durer indéfiniment".

Affirmant que l'estimation de la capacité des gouvernements africains à rembourser devrait être repensée avec soin, les experts ont reconnu que la liquidité budgétaire constituait le principal problème de gouvernements africains et que la priorité absolue devait donc aller à la réduction du rapport entre le service de la dette et les recettes.

A ce propos, Niounka Diouf Touré, conseillère aux affaires financières à la présidence du Sénégal, s'offusque du fait que la plupart des Etats du continent ne connaissent pas l'encours total de leurs dettes. Elle se félicite de la décision prise, à l'issue de la réunion de Dakar, de mettre sur pied un comité technique devant finaliser le travail d'information sur l'état de l'endettement extérieur du continent, en vue de parvenir à une position commune des Etats africains.

Les décisions et recommandations de la réunion seront soumises à l'appréciation des ministres des Finances des pays africains qui vont se réunir en mai 2004 pour définir une position commune sur la dette extérieure du continent.

La rencontre de Dakar fait suite à une demande formulée par la Conférence des ministres africains des Finances, de la Planification et du Développement économique lors de leur réunion annuelle tenue à Addis-Abeba en juin. Ils s'étaient déclarés préoccupés que seuls huit pays africains aient pu atteindre leurs points d'achèvement au titre de l'Initiative renforcée en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE).